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Il devine qu'on l'écoute avec bienveillance. Plus des deux tiers des officiers d'artillerie ont déserté. Le corps manque donc de cadres.

On l'interroge. Connaissait-il les lieutenants Picot de Peccaduc, Phélippeaux, Des Mazis ? Tous émigrés. On lui montre les listes des anciens élèves de l'École Militaire de Paris, durant l'année 1784-1785 ; il y retrouve les noms de Laugier de Bellecourt, de Castres de Vaux, de tant d'autres : émigrés aussi.

Au fil de ses démarches, jour après jour, Napoléon se convainc qu'on le réintégrera. Mais les commis du ministère et les officiers chargés d'examiner son cas lui confient qu'il a un ennemi tenace.

Qui ? Un député corse, qui multiplie les lettres au ministère pour dénoncer le lieutenant Napoléon Bonaparte et le rôle qu'il a joué dans l'émeute d'Ajaccio. C'est Peraldi.

- Cet homme est imbécile et plus fou que jamais, s'écrie Napoléon. Il m'a déclaré la guerre ! Plus de quartier ! Il est fort heureux qu'il soit inviolable. Je lui aurais appris à traiter !

On le rassure. Le rapport de la commission au ministre sera favorable. Mais Napoléon, s'il n'est pas trop inquiet, ne veut rien laisser au hasard. Il se rend aux séances de l'Assemblée législative, rencontre les autres députés corses, noue avec eux des relations courtoises ou amicales.

Car Napoléon n'a pas renoncé à jouer un rôle important dans l'île. La France est si déchirée qu'il est impossible de prévoir son avenir. Il faut garder en main la carte corse.

« Ce pays-ci est tiraillé dans tous les sens par les partis les plus acharnés, écrit Napoléon à Joseph. Il est difficile de saisir le fil de tant de projets différents. Je ne sais comment cela tournera, mais cela prend une tournure bien révolutionnaire. »

Le 20 juin 1792, Napoléon attend Bourrienne pour dîner chez un restaurateur de la rue Saint-Honoré, près du Palais-Royal. Napoléon suit des yeux ces corps souples de femmes qui vont et viennent sous les galeries. Le temps est doux.

Peu après que Bourrienne s'est assis, Napoléon aperçoit une troupe de cinq à six mille hommes qui débouchent du côté des halles et marchent vers les Tuileries.

Napoléon prend le bras de Bourrienne, l'entraîne. Il veut suivre cette troupe. Ils s'approchent.

Ces hommes et ces femmes portent des piques, des haches, des épées et des fusils, des broches et des bâtons pointus.

Lorsque cette foule atteint les grilles du jardin des Tuileries, elle hésite, puis les force, entre dans les appartements du roi.

De loin, Napoléon assiste à la scène. Il voit le roi, la reine et le prince royal coiffer le bonnet rouge. Le roi, après une hésitation, boit et trinque avec les émeutiers.

Napoléon s'éloigne. Il dit à Bourrienne : « Le roi s'est avili, et en politique, qui s'avilit ne se relève pas. »

Puis il s'indigne. « Cette foule sans ordre, ses vêtements, ses propos, c'est ce que la populace a de plus abject. »

Tout en marchant, il maugrée. Il est officier, homme de discipline et d'ordre. La liberté, l'égalité, oui, mais sans l'anarchie, dans le respect des hiérarchies et de l'autorité. Il faut des chefs. Il a réfléchi, explique-t-il, à ce qu'il a vécu à Ajaccio durant l'émeute. L'efficacité suppose qu'il y ait un homme, le chef, qui prend la décision, l'impose et dirige l'exécution.

Il s'exclame : « Les Jacobins sont des fous qui n'ont pas le sens commun. » Il fait l'éloge de La Fayette, que les Jacobins, précisément, peignent comme un assassin, un gueux, un misérable. L'attitude et les propos des Jacobins sont dangereux, inconstitutionnels, dit-il.

Plus tard, dans la chambre de l'hôtel de Metz, il écrit à Joseph. « Il est bien difficile de deviner ce que deviendra l'Empire dans une circonstance aussi orageuse », note-t-il.

Raison de plus pour que l'on se rapproche de Paoli. Lucien, le jeune frère, pourrait être son secrétaire. Quant à Joseph, qu'il tâche cette fois d'être élu député à la Convention. « Sans cela, tu joueras toujours un sot rôle en Corse. » Il répète : « Ne te laisse pas attraper : il faut que tu sois de la législature prochaine, ou tu n'es qu'un sot ! »

Il hésite. Puis, ployant sa plume nerveusement, il ajoute : « Va à Ajaccio, va à Ajaccio pour être électeur ! » Et il souligne.

Il se lève. Il faut choisir, c'est la loi même de la politique et de la vie, et cependant l'avenir est incertain.

L'un des députés corses à la Législative a confié à Napoléon que le directeur des fortifications, La Varenne, dans un rapport au comité militaire de l'Assemblée, a déclaré que conserver la Corse dans l'empire français est impossible et sans utilité réelle.

Napoléon reprend la plume et, sur ce ton de commandement qu'il emploie avec son frère aîné, il écrit : « Tiens-toi fort avec le général Paoli, il peut tout et est tout, il sera tout dans l'avenir. Il est plus probable que tout ceci finira par notre indépendance. »

Il faut donc s'occuper des affaires corses.

Napoléon voit de plus en plus souvent les députés de l'île. Il les courtise. Il se soucie aussi des affaires familiales, s'impatiente parce qu'il ne reçoit pas les papiers nécessaires à l'affaire de la pépinière. Puis il se préoccupe de sa sœur Élisa, pensionnaire à la maison Saint-Cyr. Mais cette institution va disparaître. Que faire de cette jeune fille de quinze ans ? La reconduire en Corse, dans la famille, ce qui obligera Napoléon à faire le voyage ? Mais comment s'en dispenser ?

Il rend visite à Élisa à Versailles, croise des bataillons de fédérés marseillais qui clament à tue-tête ce nouveau chant de marche de l'armée du Rhin, dont ils répètent le refrain vengeur : Aux armes, citoyens, formez vos bataillons.

« Tout annonce des moments violents, écrit Napoléon, beaucoup de monde abandonne Paris. »

Il n'y songe pas, sinon pour raccompagner Élisa à Ajaccio. Il conserve son calme, observe, aux aguets, comme un savant regardant « un moment de combustion ».

Bourrienne, parfois, entrant dans la chambre de l'hôtel de Metz, le surprend en train de faire des calculs, de tracer des trajectoires.

Il s'étonne. Napoléon lui montre la course des astres qu'il a dessinée. « L'astronomie est un beau divertissement et une superbe science, dit-il. Avec mes connaissances mathématiques, il ne faut qu'un peu d'étude pour la posséder. C'est un grand acquis de plus. »

Il sourit à la surprise de son camarade.

Il aime observer, comprendre, ajoute-t-il. L'astronomie, les mathématiques, n'est-ce pas finalement plus passionnant que les actions humaines ? « Ceux qui sont à la tête sont de pauvres hommes, continue-t-il. Il faut avouer, lorsqu'on voit tout cela de près, que les peuples valent peu la peine que l'on se donne tant de souci pour mériter leur faveur. »

Il reprend ces termes dans une lettre à son frère Lucien, qui, à dix-sept ans, s'enflamme pour les affaires politiques et juge sévèrement Napoléon. Ne vient-il pas d'écrire à l'aîné, Joseph, que « Napoléon est un homme dangereux... Il me semble bien penché à être un tyran et je crois qu'il le serait bien s'il fût roi et que son nom serait pour la postérité et pour le patriote sensible un nom d'horreur... Je le crois capable de volter casaque » ?

Napoléon, lorsque Joseph lui a fait part à mots couverts de ce jugement, ne s'est pas emporté : Lucien est jeune. Dix-sept ans ! Il faut le modérer. « Tu connais l'affaire d'Ajaccio ? lui écrit-il. Celle de Paris est exactement la même. Peut-être les hommes y sont-ils plus petits, plus méchants, plus calomniateurs et plus censeurs... Chacun cherche son intérêt et veut parvenir à force d'horreur, de calomnie. L'on intrigue aujourd'hui aussi bassement que jamais. Tout cela détruit l'ambition. L'on plaint ceux qui ont le malheur de jouer un rôle, surtout lorsqu'ils peuvent s'en passer : vivre tranquille, vivre des affections de la famille et de soi-même, voilà, mon cher, lorsqu'on jouit de quatre à cinq mille livres de rentes, le parti que l'on doit prendre et que l'on a de vingt-cinq à quarante ans, c'est-à-dire lorsque l'imagination calmée ne vous tourmente plus. »