Propos d'aîné à cadet qu'on veut protéger.
Mais souvent, en cette période de juin à août 1792, quand Napoléon voit la violence se déchaîner dans les rues, le désordre régner, le flux et le reflux de la foule que rien ne semble pouvoir contenir, il éprouve ce sentiment où se mêlent le dégoût de l'anarchie et l'inquiétude de ne pouvoir maîtriser cette tempête où la « populace » semble seule régner.
Le 12 juillet 1792, Napoléon trouve à son hôtel une lettre datée du 10, qui lui donne avis que le ministre de la Guerre a décidé de le réintégrer « dans son emploi au 4e régiment d'artillerie... pour y remplir ses fonctions de capitaine ».
La réintégration à ce grade prend effet à compter du 6 février 1792 avec rappel de solde.
Napoléon écrit aussitôt aux siens. Il veut partager avec eux sa joie. Joseph lui répond avec enthousiasme. À vingt-trois ans, capitaine d'artillerie au traitement annuel de seize cents livres ! Quel succès ! Letizia Bonaparte est radieuse, elle félicite son omone. Qu'il rejoigne son régiment et reste en France.
Napoléon hésite encore, en effet. Maintenant qu'il est à nouveau inscrit dans les registres de l'armée régulière, pourquoi ne tenterait-il pas à nouveau d'agir en Corse ? Après tout, il est toujours lieutenant-colonel d'un bataillon de volontaires à Ajaccio !
« Si je n'eusse consulté que l'intérêt de la maison et son inclination, écrit-il le mardi 7 août à Joseph, je serais venu en Corse, mais vous êtes tous d'accord à penser que je dois aller à mon régiment. Ainsi j'irai. »
Dans les jours qui suivent, il se prépare au départ. Son régiment est engagé aux frontières, mais Napoléon ne peut encore le rejoindre car il n'a pas reçu son brevet de capitaine.
Il se promène dans les rues où, à chaque instant, un groupe de badauds se forme pour commenter les nouvelles. On dénonce la Cour, on l'accuse de complot avec le maréchal Brunswick, dont les troupes austro-prussiennes avancent. On rugit quand un orateur lit le Manifeste adressé par Brunswick aux Parisiens. Le maréchal promet à Paris une « exécution militaire et une subversion totale, les révoltés seront mis aux supplices si les Parisiens ne se soumettent pas immédiatement et sans condition à leur roi ».
Folie, pense Napoléon.
La « combustion » de la ville devient intense. Des bagarres éclatent entre fédérés marseillais qui chantent La Marseillaise et gardes nationaux parisiens.
Dans la nuit de 9 au 10 août, Napoléon est réveillé en sursaut.
Toutes les cloches de Paris sonnent le tocsin.
Il s'habille en hâte, se précipite dans la rue pour se rendre chez Fauvelet de Bourrienne dont le magasin est situé au Carrousel, un poste d'observation idéal.
Rue des Petits-Champs, il voit venir vers lui une troupe d'hommes portant une tête au bout d'une pique. On l'entoure. On le bouscule. Il est habillé comme un monsieur. On exige qu'il crie « Vive la nation ». Il s'exécute, le visage contracté.
Chez Fauvelet de Bourrienne, depuis la fenêtre, il assiste aux événements. Les insurgés débouchent place du Carrousel, et se dirigent vers les Tuileries.
Napoléon n'est qu'un spectateur fasciné, hostile à « ces groupes d'hommes hideux », à cette populace.
Il sait qu'il risque sa vie, mais au début de l'après-midi, alors que le palais des Tuileries a été conquis et saccagé par les émeutiers, le roi s'étant réfugié à l'Assemblée. Napoléon pénètre dans le jardin et le palais. Plus de mille morts gisent dans ce petit espace, encombrant les escaliers et les pièces.
Napoléon éprouve un sentiment de dégoût et d'horreur. C'est le premier champ de bataille qu'il parcourt. Les gardes suisses se sont battus jusqu'au bout, puis ils ont été massacrés.
À quelques pas de Napoléon, un Marseillais s'apprête à tuer l'un de ces Suisses.
Napoléon s'avance.
- Homme du Midi, dit-il, sauvons ce malheureux.
- Es-tu du Midi ? demande le fédéré.
- Oui.
- Eh bien, sauvons-le.
Napoléon continue de parcourir les jardins, les pièces du château. Il veut comprendre.
- J'ai vu des femmes bien mises se porter aux dernières indécences sur les cadavres des Suisses, raconte-t-il à Bourrienne quelques heures plus tard.
- Les femmes mutilaient les soldats morts, puis brandissaient ces sexes sanglants. Vile canaille, murmure Napoléon.
Il entre dans les cafés des alentours. Partout on chante, on braille, on trinque, on se congratule.
Napoléon sent les regards hostiles. Il est trop calme et sa réserve est suspecte.
Il s'éloigne. Partout la violence, « la rage se montrait sur toutes les figures », dit-il. La colère le saisit. « Si Louis XVI se fût montré à cheval, lance-t-il à Bourrienne, la victoire lui fût restée. »
Il méprise ce souverain coglione qui a capitulé dès le 20 juin au lieu de faire mettre des canons en batterie.
Ce roi n'était pas un soldat. Il ne s'est pas donné les moyens de régner. Et le désordre, l'anarchie l'ont emporté.
Il juge les journées révolutionnaires du 20 juin et surtout du 10 août en homme d'ordre, en officier.
Quels que soient les principes auxquels il croit, il estime que le pouvoir ne doit pas rester à la rue, à la foule, à la populace. Il faut imposer la loi. Il faut donc un chef qui sache décider. Il faut un homme d'énergie, de force et d'audace. Il peut être cet homme-là.
Le soir du 10 août, il prend sa décision. Il rentrera en Corse, au lieu de rejoindre son régiment. C'est dans l'île qu'il peut se distinguer. Ici, que ferait-il dans cette « combustion » ? Il n'est rien. Là-bas, il est un Bonaparte, lieutenant-colonel.
La Législative vient de suspendre le roi et décider que des élections à la Convention nationale auront lieu le 2 septembre. Il faut courir en Corse, pousser Joseph pour qu'enfin il soit élu.
« Les événements se précipitent, écrit-il à la fin août à son oncle Peravicini. Laissez clabauder nos ennemis, vos neveux vous aiment et ils sauront se faire une place. »
D'abord, il doit retirer sa sœur Élisa de Saint-Cyr. Il se démène toute la journée du 1er septembre, alors que des bandes commencent à parcourir les rues de Paris, criant au complot des aristocrates, demandant que soient châtiés les « comploteurs » qui s'entassent dans les prisons et espèrent l'arrivée des troupes de Brunswick pour se venger et égorger les patriotes.
Napoléon, à la fin de la journée, peut enfin faire monter sa sœur dans une mauvaise voiture de louage.
Puis il faut se terrer à Paris, alors que le tocsin sonne, qu'on apprend que Verdun a capitulé devant les Austro-Prussiens, que l'ennemi va entrer dans Paris, soumettre la ville à la « subversion totale ».
Des bandes se rassemblent devant les prisons, se font ouvrir les portes, jugent sommairement les prisonniers et les massacrent. La populace semble avoir échappé à toute autorité. On murmure que Danton laisse faire les « justiciers ». Robespierre ne se montre pas. Les prisons, la rue sont aux mains des « massacreurs » qu'excitent les articles et les affiches de Marat.
Le 5, la tuerie s'arrête. Et, le 9 septembre, Napoléon peut enfin quitter Paris avec sa sœur.
Dans la diligence puis sur le bateau qui descend le Rhône, Napoléon devine la peur des voyageurs, dont certains fuient Paris, et l'avouent à mots couverts.
À Valence, il rend visite à Mlle Bou, qui lui raconte qu'on a aussi massacré dans les villes de la vallée.