Quelques heures plus tard, Napoléon et Élisa repartent, chargés d'un panier de raisins que Mlle Bou leur a fait porter.
C'est la fin du mois de septembre 1792 lorsqu'ils arrivent à Marseille. Au moment où ils entrent dans leur auberge, des hommes et des femmes les interpellent puis les encerclent. Avec son chapeau à plumes, Élisa a l'allure d'une jeune fille de la noblesse.
- Mort aux aristocrates, crie-t-on.
Tout peut arriver.
Napoléon arrache le chapeau de sa sœur, l'envoie à la foule.
- Pas plus aristocrate que vous, lance-t-il.
On l'applaudit.
Le soir même, il s'enquiert d'un bateau en partance pour Ajaccio.
Mais il devra attendre le 10 octobre pour appareiller de Toulon.
Il sait déjà que son frère n'a pas été élu à la Convention. Joseph n'a rassemblé que soixante-quatre voix pour trois cent quatre-vingt-dix-huit électeurs, et aucun suffrage ne s'est porté sur son nom au second tour ! Mauvaise nouvelle. Il apprend aussi que la monarchie a été abolie, la République proclamée le 21 septembre 1792 par la Convention, et que la veille cette armée française dont Napoléon est officier a remporté sous le commandement de Kellermann et de Dumouriez la victoire de Valmy.
Et, le 14 octobre, les Prussiens ont évacué Verdun. Il n'a participé à rien de cela qui, selon Gœthe, « commence une ère nouvelle dans l'histoire du monde ».
Le 15 octobre 1792, il débarque à Ajaccio avec Élisa.
En voyant les siens rassemblés sur le quai, sa mère entourée de tous ses enfants, Napoléon est heureux.
Mais c'est loin, là-bas, au nord, sur la frontière, à Valmy, que la gloire a frôlé les soldats de son aile.
Ici, dans cette île, que peut-il ?
13.
Napoléon, dans la grande pièce de la maison familiale, regarde sa mère. Il lui semble qu'elle s'est alourdie, mais elle est toujours vive et, dans cette soirée de la fin du mois d'octobre 1792, elle est radieuse. Elle va de l'un à l'autre de ses enfants. Elle s'arrête souvent devant Élisa, qu'elle continue d'appeler comme autrefois Marianna. Elle l'embrasse, puis elle s'approche de Napoléon et, du bout des doigts, effleure sa joue.
C'est la première fois depuis si longtemps, dit-elle, que tous ses enfants sont rassemblés à la maison. Il faut savourer ce moment de paix et de bonheur.
Napoléon se lève, s'éloigne du groupe.
Voilà plusieurs jours qu'il attend un signe de Paoli. Le Babbo va-t-il le laisser inactif ? Pourtant, dès le 18 octobre, Napoléon a écrit, déclaré qu'il allait reprendre son poste de lieutenant-colonel en second à la tête du bataillon de volontaires. Mais aucune réponse de Corte, où réside Paoli. Avec sa cour, ajoute Lucien, amer.
Paoli n'a pas voulu de ce giovanotto comme secrétaire.
Il ne nous aime pas, répète Lucien à ses frères aînés. Napoléon est revenu de France avec un galon de plus. Trop français pour Paoli, suspect, continue Lucien. Il nous craint.
Napoléon s'est obstiné. Il a annoncé aux compagnies de son bataillon qui sont en garnison à Corte et Bonifacio qu'il se rendra auprès d'elles : « Dorénavant je serai là et toute chose marchera comme il faut. » Il va « mettre de l'ordre à tout ».
On ne lui a pas répondu. Il attend. Il ne peut pas rompre avec Paoli, qui détient tous les pouvoirs en Corse et dispose du soutien de la population paysanne, la plus nombreuse.
Alors, dans la maison d'Ajaccio, malgré le bonheur des siens, la joie de sa mère et la reconnaissance qu'elle lui manifeste, il s'impatiente.
Ce soir-là, le 29 octobre, alors qu'il pleut à verse, il ouvre la porte, s'éloigne dans le jardin et revient au bout de plusieurs minutes, les cheveux collés au visage, l'uniforme trempé. Sa mère s'approche, mais il l'écarte et commence à parler.
Il y a les Indes, dit-il. Là-bas, on a besoin d'officiers d'artillerie. On les paie cher. Il pourrait se mettre au service des Anglais au Bengale, ou bien il organiserait l'artillerie des Hindous qui leur résistent. Peu importe le camp. Que fait-il ici, sinon perdre sa vie ? Ses camarades sont entrés à Mayence, à Francfort. Il ne peut accepter ce destin médiocre, cette inaction, alors que le monde bouge, que la France est victorieuse et qu'il aurait pu, lui aussi, faire partie de l'armée de la victoire sur la Sambre et la Meuse.
Mais il n'a pas rejoint son régiment. Il est ici, en Corse, où l'on refuse de l'employer.
Il partira aux Indes. « Les officiers d'artillerie sont rares partout, dit-il. Et si je prends jamais ce parti-là, j'espère que vous entendrez parler de moi. »
Il serre sa mère contre lui. Ce geste de tendresse ostentatoire ne lui est pas habituel. Le plus souvent il reste sur la réserve, et Letizia Bonaparte s'étonne de ce mouvement, de cette sensibilité qui tout à coup s'exprime.
- Je reviendrai des Indes dans quelques années, murmure Napoléon, je serai riche comme un nabab et vous apporterai de bonnes dots pour mes trois sœurs.
Lucien se récrie. Il serait bien exigeant, s'il n'était pas content d'avoir été fait capitaine à vingt-deux ans.
- Ah, que vous êtes bon, interrompt Napoléon en haussant les épaules, si vous croyez que cet avancement-là, rapide j'en conviens, soit du mérite que j'ai ou que je n'ai pas... Je suis capitaine, vous le savez aussi bien que moi, parce que tous les officiers supérieurs du régiment de La Fère sont à Coblentz, émigrés. À présent, vous verrez combien de temps on me laissera capitaine... J'ai vu les choses d'assez près là-bas, à Paris, pour savoir que sans protection on n'y parvient à rien. Les femmes, surtout, voilà les véritables et efficaces machines de protection. Et moi, vous le savez, je ne suis pas leur fait. On ne leur plaît pas quand on ne sait pas faire sa cour, et c'est ce que je n'ai jamais su et ne saurai jamais probablement.
- Il ne partira pas, commente simplement Letizia.
Napoléon dit tout à coup, d'un ton brutal :
- Je vais à Corte.
Il part le lendemain à cheval, parcourant la vallée du Gravone.
Lorsqu'il arrive à Bocognano, les paysans et les bergers lui font fête. Ce sont des hommes fidèles.
Ce respect et les marques d'affection et de dévouement dont on l'entoure l'apaisent et le confortent dans sa résolution. Il arrachera à Paoli ce commandement auquel il a droit. Il ne se laissera pas rejeter.
Des bergers de Bocognano l'accompagnent jusqu'à ce qu'apparaissent les murailles de Corte. Ils lui répètent qu'ils sont prêts à mourir pour lui, un Bonaparte. Il a besoin d'eux, dit-il. Il se souviendra de leur amitié toujours.
C'est cela, être un chef, constituer autour de soi un clan, savoir rassembler les hommes, les lier à sa personne et les gratifier.
Il apprend cela.
À Corte, c'est Paoli qui règne. Pozzo di Borgo est son conseiller intime. Paoli a désigné son cousin Colonna-Cesari comme commandant des troupes. Napoléon insiste pour être reçu par celui qu'il appelle « le général » Paoli.
Mais Paoli le fait attendre.
Napoléon, chaque jour, rend visite aux compagnies de volontaires qui sont cantonnées dans les environs de Corte. Ces hommes l'accueillent avec joie, mais l'entourage de Paoli lui fait comprendre qu'on n'a pas besoin ici d'un lieutenant-colonel supplémentaire. Il y a Quenza, lieutenant-colonel en premier. À quoi servirait Bonaparte ?
Napoléon écoute. Il se promène seul, longuement, dans les ruelles de Corte. Il se souvient de toutes les vexations, les rebuffades qu'il a acceptées de Pascal Paoli. En ce mois de novembre 1792, alors que la Convention vient de solennellement déclarer « qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté » au moment où les troupes de Dumouriez viennent de remporter sur les Autrichiens la grande victoire de Jemmapes et occupent la Belgique, faut-il encore rester dans l'ombre de Paoli ?