Il y a d'autres Corses, les conventionnels Saliceti, Chiappe, Casabianca, qui ont choisi sans réticence d'être du côté de la France et de la République. Avec eux, avec Saliceti surtout, Napoléon et tout le clan Bonaparte ont depuis toujours des relations amicales. Alors pourquoi continuer derrière Paoli ?
- Paoli et Pozzo di Borgo, c'est une faction, confie Napoléon à son frère Joseph.
Et, devant les réticences et les prudences de son frère aîné, il ajoute :
- Une faction antinationale.
Dans les cantonnements de son bataillon, lorsque les volontaires se rassemblent autour de lui, Napoléon les harangue, exalte les armées de la République :
- Les nôtres ne s'endorment pas, dit-il, la Savoie et le comté de Nice sont pris.
Il fixe l'un après l'autre chaque volontaire, répète : « Les nôtres. » C'est-à-dire les Français. Puis, ménageant son effet, reculant d'un pas, il ajoute :
- La Sardaigne sera bientôt attaquée.
Les volontaires lèvent leurs armes.
- Les soldats de la liberté triompheront toujours des esclaves stipendiés de quelques tyrans, conclut-il.
Les mots sont venus naturellement dans sa bouche, bousculant les prudences, mots surgis après de longs mois d'hésitation et de maturation. Et, ce choix fait, Napoléon se sent comme libéré. Il bouscule l'entourage de Paoli, parvient enfin à se trouver face à celui qu'il juge maintenant comme un vieil homme avec qui il n'y a plus de précautions à prendre, parce qu'il est un obstacle qu'on peut encore utiliser comme un bouclier mais renverser aussi. Il suffit simplement de choisir le moment.
Napoléon s'adresse à lui avec vigueur. Le ton est si vif que certains proches de Paoli murmurent.
Napoléon exige. Il veut son commandement, il y a droit. Les Corses doivent intervenir dans la guerre de la République. Si on lui refuse ce qu'il demande, conclut-il, il partira, et d'Ajaccio il écrira à Paris pour dénoncer les lenteurs, les tracasseries, pour ne pas dire les trahisons, d'une faction antinationale.
Paoli écoute, les yeux mi-clos, puis, d'une voix calme et ferme, dit simplement :
- Vous pouvez partir, si vous le voulez.
C'est Paoli qui tient la Corse. Cette pensée, tout le long du retour vers Ajaccio, puis durant les semaines qui suivent, ne quitte pas Napoléon.
Il faut renverser son pouvoir et, pour cela, devenir plus encore français.
Dans la maison de la rue Saint-Charles, Napoléon reçoit l'amiral Truguet, un jeune et brillant officier qui commande la flottille rassemblée pour une attaque contre la Sardaigne. On danse. L'amiral courtise Élisa, entraîne Pauline et Caroline.
Puis c'est Huguet de Sémonville, un diplomate en route pour Constantinople, qui, lors de son passage à Ajaccio, se joint aux fêtes données par les Bonaparte.
Il prononce des discours au club patriotique de la ville, et Lucien, avec autorité, malgré ses dix-huit ans, lui sert d'interprète et bientôt de secrétaire. Napoléon propose même de loger Sémonville et sa famille dans une de leurs maisons de campagne à Ucciani.
Il fait visiter Ajaccio à ses hôtes, mais il sent l'hostilité de la population. Le clan Bonaparte devient le clan français.
Lorsque au mois de décembre les marins de la flotte de Truguet, puis des volontaires marseillais arrivés à Ajaccio, provoquent des rixes avec les volontaires corses, tuent certains d'entre eux, Napoléon les dénonce : « Ces Marseillais sont des anarchistes, qui portent partout la terreur, cherchent les aristocrates ou les prêtres et ont soif de sang et de crimes. »
Mais, quoi qu'il dise, il sait qu'il est désormais aux yeux des Corses celui qui a choisi la France.
Dès lors, il doit aller jusqu'au bout.
Il correspond avec Saliceti, qui vient de voter, à la Convention, la mort du roi. Et pourtant il mesure, à la fin du mois de janvier 1793, la rupture que l'exécution de Louis XVI achève de consommer entre une majorité de Corses et la France.
On lui rapporte les propos de Paoli, qui a condamné l'exécution de Louis XVI. « Nous ne voulons pas être les bourreaux des rois », a dit le Babbo. Près de lui, Pozzo di Borgo est l'avocat talentueux d'une alliance avec l'Angleterre.
- Le roi d'Angleterre a payé Paoli durant des années, répète Lucien à Napoléon. Il continue d'être à sa solde.
Napoléon se veut plus mesuré, mais le 1er février la Convention a déclaré la guerre à l'Angleterre, et Paoli, l'ancien exilé à Londres, n'en devient que plus suspect.
Un soir de février 1793, Napoléon se confie à voix basse à Huguet de Sémonville :
- J'ai bien réfléchi sur notre situation, dit-il, la Convention a sans doute commis un grand crime en exécutant le roi et je le déplore plus que personne, mais, quoi qu'il arrive, la Corse doit toujours être unie à la France. Elle ne peut avoir d'existence qu'à cette condition. Moi et les miens nous défendrons, je vous en avertis, la cause de l'union.
Trois jours plus tard, Napoléon est à Bonifacio. Les volontaires de son bataillon y sont regroupés pour partir à l'assaut des îles de la Madeleine, qui appartiennent aux Sardes et commandent le passage des bouches de Bonifacio entre la Corse et la Sardaigne. La flottille de l'amiral Truguet vogue avec à son bord les fédérés marseillais. Elle se dirige vers Cagliari, la capitale sarde. L'assaut contre les îles de la Madeleine servira de diversion.
Napoléon est à la fois calme et fébrile. Il va enfin se battre. Plusieurs fois par jour, il se rend à l'extrémité du promontoire de Bonifacio. De là, il aperçoit les côtes grisâtres de la Sardaigne. Puis, rentré dans la maison qu'il occupe rue Piazzalonga, il convoque un ancien greffier du tribunal. Il lui dicte ses instructions. La phrase est brève, le ton tranchant. Il se fait communiquer les rapports, les examine en détail. Il veut, dit-il, de la discipline, de la régularité, de l'exactitude. Il veut tout contrôler lui-même.
Très tôt le matin, il se lave avec une éponge imbibée d'eau fraîche, se frotte vigoureusement puis s'habille avec soin, veillant toujours à la propreté et à la perfection de son uniforme, mais autour de lui et malgré ses ordres le négligé de la tenue est général.
- On ne se bat bien qu'avec des hommes et des uniformes propres, dit-il.
Il s'interroge en observant ses hommes : combien d'entre eux veulent vraiment se battre ?
Lorsqu'il débarque de la Fauvette sur le petit îlot de Santo Stefano, il fait aussitôt mettre en batterie ses deux pièces de quatre et le mortier. Il commence à bombarder la ville de la Madeleine. Mais ses soldats sont inexpérimentés, apeurés. Le commandant de l'expédition, Colonna-Cesari, l'homme de Paoli, a reçu du Babbo l'ordre de ne pas s'en prendre « aux frères sardes ». Les marins de la Fauvette se mutinent et veulent retourner à Bonifacio. Au Sud, à Cagliari, les volontaires marseillais se sont enfuis aux premiers coups de feu.
Mordant ses lèvres de rage, Napoléon est contraint d'évacuer sa position, de couler ses canons que les matelots refusent de rembarquer.
Sur le pont de la Fauvette, il se tient à l'écart, méprisant.
Il a l'impression que chaque jour il perd l'une de ses illusions. Sur la Corse, sur les hommes, sur Paoli.
- Tant de perfidie entre donc dans le cœur humain. Et cette fatale ambition égare un vieillard de soixante-dix-huit ans, dit-il de l'homme qu'il a tant admiré.
Peu après avoir débarqué à Bonifacio, et alors qu'il se promène sur la place Doria, des marins de la Fauvette se précipitent sur lui en criant : « L'aristocrate à la lanterne ! » avec l'intention de le tuer. Il se défend, des volontaires de Bocognano se précipitent, rossent et chassent les marins.