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Le 10 juin, il quitte Bastia seul, à cheval, pour les rejoindre et organiser leur embarquement pour Toulon.

Il chevauche plusieurs jours une monture efflanquée, essoufflée, mais qui connaît d'instinct les dangers de ces sentiers qui serpentent à flanc de montagne, à peine tracés dans la végétation dense du maquis.

Il respire les parfums de la campagne corse, dont il a eu si souvent la nostalgie, et qu'il a retrouvés avec tant de joie et d'élan à chacun de ses retours dans l'île.

Cela est fini aussi, il le sait.

Son destin est ailleurs, en France, sa patrie, sa nation.

Il est revenu au choix qu'avait fait pour lui son père. Aucun autre ne lui a été offert.

Pour être, il faut rompre.

Il rompt avec la Corse.

Le 11 juin 1793, Napoléon et sa famille s'embarquent sur un chebek pour Toulon.

Quatrième partie

Mieux vaut être mangeur que mangé

 Juin 1793 - Mai 1795

14.

Au loin, en mer, au large de Toulon, le canon tonne.

Napoléon se penche à la portière de la voiture qui roule lentement au milieu des oliviers.

Cette matinée du 20 juin 1793 a l'éclat lumineux d'une journée d'été, mais l'air est plus léger, plus vif.

Napoléon distingue, entre les massifs sombres qui surplombent la rade de Toulon, des silhouettes de navires que parfois couronne la fumée blanche d'un départ de boulet. On tire sur les forts de Toulon.

- Ce sont des Espagnols, dit un voyageur.

Il raconte que, depuis que les Marseillais se sont insurgés contre la Convention, des bateaux espagnols se tiennent au large, prêts à débarquer des troupes pour venir en aide aux rebelles. Toute la vallée du Rhône est en guerre contre Paris. Avignon, Nîmes, mais aussi Marvejols et Mende sont aux mains des fédéralistes et des royalistes. Depuis que, le 2 juin, la Convention a décidé d'arrêter les députés girondins, Vergniaud, Brissot, Roland, ceux qui représentaient la province, partout c'est la révolte. Pas seulement en Provence, mais à Bordeaux, en Normandie, en Vendée bien sûr où les révoltés élisent pour chef de « l'armée catholique et royale » un ancien colporteur, Cathelineau. Les Montagnards, les Jacobins vont avoir bien de la peine à reprendre le contrôle du pays.

Napoléon a fermé les yeux.

Il pense à sa mère et à ses sœurs et frères qu'il a laissés dans une petite maison du village de La Valette, situé aux portes de Toulon. Mais cette ville, lui a-t-on dit, est un nid de royalistes et d'aristocrates, et la flotte anglaise croise à quelques encablures de la côte, n'attendant qu'un signal pour pénétrer dans la rade. Peut-être faudra-t-il fuir à nouveau, plus loin.

Napoléon a voulu, avant de partir pour Nice, où il rejoint les cinq compagnies du 4e régiment d'artillerie qui y tiennent garnison, rassurer sa mère.

Elle a à peine levé la tête de ses fourneaux. Jérôme et Louis coupaient le bois. Élisa et Pauline se rendaient à la fontaine pour faire provision d'eau, laver le linge. Dans la semaine qu'il avait passée près des siens, Napoléon avait obtenu des autorités de Brignoles et de Saint-Maximin des secours, des rations de pain de munition. Les Bonaparte, a-t-il répété, sont des réfugiés patriotes, exilés de leur île pour ne pas vivre sous le joug des traîtres, des complices des Anglais.

Il a expliqué à sa mère qu'elle n'aurait pas longtemps à vivre dans ces conditions misérables. Joseph et Lucien allaient s'adresser à Saliceti, représentant en mission en Provence auprès de l'armée révolutionnaire chargée de combattre les fédéralistes girondins et les aristocrates. Quant à lui, il toucherait à Nice un arriéré de solde, près de trois mille livres. Il devait recevoir son brevet de capitaine commandant, chargé d'une compagnie d'artillerie.

Il a quitté La Valette, inquiet cependant. Si Toulon tombe aux mains des royalistes, si les Anglais pénètrent dans la rade, si les armées de la République ne reprennent pas la Provence et tout le pays en main, quel sort sera réservé à sa famille ? Et lui, quel destin ?

Il faut que la Convention l'emporte, que la République soit victorieuse.

Après quelques jours passés à Nice, Napoléon est encore plus déterminé à s'engager totalement aux côtés de la Convention.

Il le dit au général d'artillerie de l'armée d'Italie, Jean du Teil, le propre frère du maréchal de camp que Napoléon a connu à Auxonne et Valence.

- Officier au service de la nation, dit seulement Du Teil.

Napoléon est enthousiaste quand Du Teil lui confie la tâche de commander les batteries de la côte.

Il visite d'un pas nerveux chaque position. Le 3 juillet 1793, il écrit au ministre de la Guerre pour réclamer un modèle de four à réverbère, afin de chauffer les boulets, « en sorte que nous soyons dans le cas d'en faire construire sur notre côte et de brûler les navires des despotes ».

Il signe : Bonaparte.

Il n'a plus le souvenir d'une hésitation, comme si toutes les pensées, tous les projets qui l'avaient tourné vers la Corse n'avaient jamais existé. Ce capitaine-commandant de vingt-quatre ans est français, républicain, montagnard, partisan de la Convention contre ceux qui mettent en péril l'unité de la République. Il admet que les têtes roulent, que la « machine du docteur Guillotin » fasse chaque jour son office. Le roi a été décapité le 21 janvier 1793. La Convention montagnarde gouverne. La « Terreur » s'installe. Bonaparte l'accepte. Il a fait ce choix. Le seul qui lui permet d'imaginer son avenir ouvert, à conquérir.

Quelques jours plus tard, il traverse à nouveau la campagne provençale.

Il marche seul, sous le soleil déjà brûlant de juillet. Il aime cette chaleur sèche, ces couleurs, là des genêts, ici des lavandes, et l'ocre des villages perchés. Il se rend en Avignon pour, selon les ordres du général Du Teil, y organiser des convois de poudre et de matériel à destination de l'armée d'Italie.

Mais à plusieurs reprises son cheval se cabre. On tire dans la campagne, et c'est bientôt le roulement du canon, quelques pièces seulement. Avignon est aux mains des fédéralistes marseillais et résiste à l'armée révolutionnaire du général Carteaux.

Napoléon traverse les cantonnements de l'armée, qui compte plus de quatre mille hommes. Il reconnaît un régiment de la Côte-d'Or, les dragons des Allobroges, un bataillon du Mont-Blanc, puis, tout à coup, c'est le visage d'un officier qui lui est familier.

Ce capitaine Dommartin qui commande une compagnie d'artillerie a été reçu en 1785 dans la même promotion que Napoléon au grade de lieutenant en second, avec le rang de 36e, Napoléon n'étant que 42e. Ils se donnent l'accolade.

À écouter Dommartin, Napoléon est pris d'un accès de découragement. Il voudrait combattre comme Dommartin. Et il n'est qu'un convoyeur de barils de poudre ! Belle tâche !

Il maugrée. Il est impatient d'agir.

Quand, après l'entrée des troupes de Carteaux en Avignon, l'armée se met en mouvement, et qu'il regarde passer Dommartin « dans le plus joli équipage de guerre qu'on pût voir », il s'insurge contre lui-même. Il ne peut accepter cette situation. Il ne le doit pas.

Il est resté en Avignon pour organiser son convoi. Maudit convoi !

Parfois, il se rend à Beaucaire. Il écoute les conversations des marchands qui, attablés au bord du champ de foire, parlent de la situation dans la région.

Il est à l'affût d'une idée ! Comment sortir de cette passe dans laquelle il se sent enfermé ?

Lorsqu'il apprend que la garnison française de Mayence a dû capituler devant l'ennemi, il prend aussitôt la plume et adresse au citoyen-ministre une demande d'affectation à l'armée du Rhin, en qualité de lieutenant-colonel. Il faut aller là où il y a des risques. Il faut en ce moment, pour bâtir son destin, jouer fort et clair. Le ministre pensera qu'il s'agit là de la « proposition d'un patriote ».