Et il faut être patriote. Clamer sa fidélité à un camp, puisqu'on s'y trouve. Et tout faire pour que ce camp l'emporte. « S'il faut être d'un parti, autant être de celui qui triomphe, mieux vaut être mangeur que mangé. »
Mais la réponse du ministre tarde, et Napoléon se morfond en Avignon, attendant qu'on livre les pièces et les munitions qu'il doit conduire à Nice.
Comment forcer les portes, faire savoir qu'on existe, qu'on est un partisan déterminé du pouvoir et qu'on peut être distingué et promu ?
Écrire ? Ce peut être le moyen de sortir de l'ombre.
Napoléon s'installe à sa table. Il écrit dans la nuit chaude de cette fin du mois de juillet avignonnaise.
La plume court plus vite encore qu'à l'habitude, la phrase est brève et nerveuse.
D'abord le titre, trouvé d'emblée : Souper de Beaucaire, ou dialogue entre un militaire de l'armée de Carteaux, un Marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier, sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais.
Une vingtaine de pages en faveur de la Convention, contre l'insurrection fédéraliste. Il invente cette conversation qui lui permet de mettre dans la bouche du Marseillais partisan de la révolte les arguments que le « militaire » réfutera.
« Ne sentez-vous pas que c'est un combat à mort que celui des patriotes et des despotes ? » dit-il.
Il raisonne, sans passion. La phrase parfois s'enflamme, mais elle reste au service de l'analyse. Point par point, Napoléon démontre que les forces révolutionnaires vont écraser les rebelles. Que les intentions de ces derniers, bonnes ou mauvaises, ne comptent pas.
« Ce n'est plus aux paroles qu'il faut s'en tenir, il faut analyser les actions. » Et il ne suffit pas de brandir le drapeau tricolore. Paoli ne l'a-t-il pas agité en Corse alors qu'il « entraînait ses compatriotes dans ses projets ambitieux et criminels » ? Et Napoléon trace la conclusion d'une plume ferme : « Le centre d'unité est la Convention, c'est le vrai souverain, surtout lorsque le peuple se trouve partagé. »
Il relit puis, sans même avoir dormi, dès le matin, il apporte les feuillets chez l'imprimeur Sabin Tournai, qui édite Le Courrier d'Avignon. Il les pose sur la table de l'imprimeur. Sabin Tournai les prend, les parcourt. C'est un patriote. Il imprimera le texte dans les mêmes caractères et sur le même papier que ceux du journal.
- Qui paiera ? demande-t-il.
Napoléon sort des pièces :
- Moi.
Tournai indiquera donc sur la copie : « Aux frais de l'auteur. »
Napoléon approuve. Il faut savoir miser. Il veut les épreuves dès la fin de l'après-midi de ce 29 juillet 1793. Il les expédiera lui-même aux représentants en mission auprès de l'armée de Carteaux, Saliceti et Gasparin.
Quelques jours plus tard, on frappe à la porte de l'hôtel où loge Napoléon.
Il ouvre. Un soldat lui tend un paquet contenant une dizaine de brochures intitulées simplement Le Souper de Beaucaire, éditées par l'imprimeur de l'armée Marc Aurel.
Le soldat précise que les troupes distribuent cette brochure au cours de leur marche.
Napoléon sait qu'il a remporté une victoire. Il n'est plus ce simple capitaine d'artillerie chargé de convoyer des barils de poudre et du matériel jusqu'à Nice.
Il a joué sur le terrain politique, puisque la politique, il l'a découvert en Corse, est le grand ressort qui décide en ce moment du destin des hommes.
Et qui veut avancer doit prendre parti.
Il a choisi contre les factions, pour « le centre d'unité qu'est la Convention ».
Ce n'est pas une question d'idées, mais le fruit d'une conviction, forgée aussi bien au spectacle tragique du 10 août 1792 à Paris que de l'expérience acquise à Ajaccio. Le pouvoir doit être un. La Convention est ce pouvoir. C'est elle qui conduit la guerre.
Je suis avec ce pouvoir.
Au début du mois de septembre 1793, Napoléon a enfin rassemblé les munitions et le matériel. Il multiplie les démarches auprès des administrateurs du Vaucluse pour obtenir les cinq voitures nécessaires au transport. L'armée d'Italie, dit-il, a besoin de poudre pour combattre « le tyran de Turin ».
On le fait encore attendre. L'armée de Carteaux, qui a libéré Marseille le 25 août, vit des réquisitions, car Toulon, où se sont réfugiés les royalistes et les fédéralistes marseillais, a livré sa rade aux navires anglais et espagnols.
Napoléon s'impatiente. Son frère Joseph a été nommé par Saliceti commissaire aux Guerres auprès de l'armée de Carteaux. Lucien a obtenu un poste de garde-magasin des armées à Saint-Maximin. Ils peuvent l'aider à trouver les véhicules qui lui font défaut.
Le 16 septembre, il se rend au quartier général de l'armée Carteaux, installé au Beausset.
Les officiers ont occupé plusieurs des maisons du bourg. Napoléon va de l'une à l'autre. On l'appelle. C'est Saliceti, accompagné de Gasparin, comme lui représentant en mission.
- Le Souper de Beaucaire..., commence Saliceti.
Puis il s'interrompt, prend Gasparin à part. Ils échangent quelques phrases. Saliceti se tourne vers Napoléon.
- Le capitaine Dommartin, qui commandait l'une des compagnies d'artillerie, a été blessé à l'épaule et évacué à Marseille. Nous avons besoin d'un officier instruit.
Gasparin intervient. Il faut à tout prix chasser les Anglais de Toulon, explique-t-il.
- Autrefois, dit Napoléon, quand j'attendais le bateau de la Corse, j'ai étudié les fortifications de la ville. Je n'ai rien oublié.
Sur un coin de table, Saliceti rédige l'ordre de mission qui rattache le capitaine d'artillerie Napoléon Bonaparte à l'armée Carteaux, au siège de Toulon.
Puis il inscrit la date, 16 septembre 1793.
Enfin je vais montrer, pour la première fois sur ce sol de France, qui je suis.
15.
La nuit tombe. Napoléon se tient les bras croisés sur le seuil de la maison qui va lui servir de cantonnement. Il regarde autour de lui ces soldats qui, nonchalants, vaquent à leurs occupations. Certains, sans armes, reviennent des vergers voisins. Ils portent des paniers de fruits. Il se tiennent par l'épaule. Ils ont les lèvres couvertes du suc des figues et du jus du raisin noir. D'autres, plus loin, font des feux de bivouac, jetant dans les flammes les portes et les fenêtres des bastides qu'ils ont pillées. Un groupe d'hommes dépenaillés, eux aussi sans armes, s'installe pour la nuit, enfonçant de la paille dans des tonneaux avant de s'y glisser.
Ça, une armée !
Napoléon voudrait prendre chacun de ces soldats par les revers de leur veste, les secouer, leur crier que ce n'est pas ainsi qu'on fait la guerre ! Il a la certitude de savoir comment il faut la conduire. Cela ne fait que quelques heures que Saliceti et Gasparin l'ont désigné au commandement de l'artillerie, mais peu importe, il sait. En lui, il n'y a pas un seul doute. Il sait. Et il faut qu'il sache, car c'est ici qu'il doit réussir.
Dans la maison qui se trouve en face, il entend des rires. Il distingue derrière les vitres les grands chandeliers posés sur la table. C'est là que loge le général Carteaux en compagnie de sa femme. Le général reçoit ses officiers à dîner.
Napoléon l'a vu dans la journée.
« Je suis un général sans-culotte », a dit Carteaux en regardant autour de lui avec assurance. Il a caressé sa large moustache noire, rejeté sa tête en arrière. Il a fière allure, avec sa redingote bleue, dorée sur toutes les coutures. En toisant Napoléon avec un mépris mêlé de suspicion, il a évoqué le capitaine Dommartin. « C'est une grande perte pour moi, a-t-il dit, que d'être privé de ses talents. »