Puis il a ajouté qu'il emportera tous les forts de Toulon tenus par ces Anglais, ces Espagnols, ces Napolitains, ces Siciliens, ces aristocrates, à l'arme blanche.
Napoléon l'a écouté en silence. Ce général est un ignorant. Et il a décliné son invitation à dîner.
Il a autre chose à faire : la guerre. Sa guerre.
Il ne va ni dîner, ni dormir.
Jusqu'à ce que Toulon soit tombé, rien d'autre ne compte que la guerre, rien.
Il interpelle un soldat qui ne sait pas où se trouve le parc d'artillerie. Napoléon découvre enfin les six canons qui le composent. Le sergent qui en est responsable ne dispose ni de munitions ni d'outils.
Ça, une artillerie !
Napoléon s'éloigne. Il faudra donc jouer avec ces cartes-là, une armée indisciplinée, une artillerie inexistante, un général incapable et soupçonneux, fier seulement d'avoir, le 10 août 1792, entraîné ses camarades gendarmes à rejoindre le peuple. La populace, murmure Napoléon.
Un général qui, depuis des années, se contente de peindre de petits tableaux !
Et c'est dans cette partie-là qu'on joue sa vie !
Mais c'est ainsi.
Il tombe une pluie fine que pousse un vent froid. Napoléon gravit le chemin qui conduit à l'un des sommets d'où l'on peut apercevoir la rade et les forts de Toulon. Il attend l'aube. Cette première nuit est celle de ses résolutions.
Quand le soleil se lève enfin, déchirant les derniers nuages bas, Napoléon est trempé jusqu'aux os. Alors il voit tous les forts qui dominent la rade et qu'occupent les Anglais et leurs alliés. Il distingue le fort La Malgue, la grosse tour et les forts de Balaguier et de Malbousquet, d'autres encore.
Et son regard s'arrête sur ce fort qui est planté dans sa mémoire. Ce fort de l'Éguillette commande l'étroit passage reliant la grande rade à la petite.
C'est la clé.
Napoléon est sûr de lui. C'est comme si plus rien n'existait en lui que cette certitude. Il faut conquérir ce fort, tout organiser en fonction de cette conquête. Les navires ennemis, sous le feu des canons de l'Éguillette, seront contraints de quitter les rades, et Toulon tombera.
Dans le soleil devenu chaud, Napoléon descend de la colline.
Le but est fixé, le calme s'est installé en lui. Il suffit maintenant de plier les hommes et les choses à ce but, de renverser tous les obstacles qui s'opposent à ce dessein. Il suffit d'écarter tous ceux qui ne le comprennent pas.
Il rencontre Saliceti et Gasparin, qui viennent à peine de se réveiller. Il marche à grands pas dans la pièce.
Il commence : « Toute opération doit être faite par un système, parce que le hasard ne fait rien réussir. » Puis il ajoute, se tournant vers la fenêtre, désignant d'un mouvement du menton la maison du général Carteaux : « C'est l'artillerie qui prend les places, l'infanterie y prête son aide. » En quelques phrases prononcées d'une voix calme, mais toute l'énergie d'un corps tendu semble porter les mots, il indique son plan.
Un siège de Toulon selon les règles est impossible. La ville attaquée de front, imprenable. Il faut chasser les navires alliés des rades, et pour cela les tenir sous le feu de l'artillerie qui les bombardera avec des boulets brûlants qui incendieront leurs voiles et leurs coques, feront exploser les soutes.
Et pour cela, Napoléon tend le bras, comme si on pouvait apercevoir ce fort, ce verrou de tout le dispositif, et pour cela il faut s'emparer de l'Éguillette.
- Prenez l'Éguillette, et avant huit jours vous entrerez à Toulon, conclut-il.
Sur le seuil, au moment de quitter la pièce, il lance :
- Faites votre métier, citoyens représentants, et laissez-moi faire le mien.
Il ne dort plus. Il mange à peine. Mais l'action nourrit, et la certitude d'avoir raison est une source d'énergie sans fin. La sensation qu'on peut changer les choses et les hommes est un ressort que chaque succès comprime davantage.
Il organise.
Il me faut chaque jour cinq mille sacs pour les remplir de terre. Il me faut un arsenal avec quatre-vingts forgerons. Il me faut des bois et des madriers. Il me faut des bœufs et des bêtes d'attelage.
Que Marseille, Nice, La Ciotat, Montpellier fournissent ce dont j'ai besoin.
Ici il faut élever une batterie, là une autre. Celle-ci sera la batterie de la Convention, et celle-là la batterie Sans-Culotte.
Napoléon se tient debout sur le parapet de l'une de ces batteries que le feu des canons du général anglais O'Hara a prises pour cibles. Les boulets tombent dru. Napoléon ne cille pas. « Gare, dit-il simplement, voilà une bombe qui arrive. »
Les hommes autour de lui hésitent à fuir, à se protéger. Un boulet siffle.
Je ne bouge pas. Rien ne peut m'atteindre. Je suis poussé en avant. Comment ma trajectoire pourrait-elle s'interrompre ? Si j'avance, je ne peux tomber.
Le souffle le jette à terre. Il se redresse.
- Qui sait écrire ? demande-t-il.
Un sergent se présente.
Cette batterie se nommera, dit Napoléon, « la batterie des Hommes Sans Peur ».
Le sergent écrit, puis un boulet s'écrase à quelques mètres, couvrant le papier de terre.
- Voilà qui m'évitera de sécher l'encre, dit le sergent.
- Ton nom ?
- Junot.
Napoléon regarde longuement ce jeune sergent.
Sentir qu'on oblige les hommes à se dépasser. Les convaincre. Les séduire. Les entraîner. Les contraindre.
À chaque instant, Napoléon découvre ce plaisir intense, brûlant. Et pour cela ne pas se baisser quand arrive un boulet, dormir dans son manteau à même le sol au milieu de ses soldats, charger à la tête de la troupe sous la grêle de balles, se relever quand le cheval est abattu sous soi, affirmer quand les hommes s'élancent, braves, emportés, même s'ils ont tort : « Le vin est tiré, il faut le boire », et si un général apeuré ordonne le repli le traiter de « jean-foutre ».
Jamais encore Napoléon n'a éprouvé une telle plénitude. Il observe Saliceti et les autres représentants en mission, Gasparin, Barras, Fréron, Ricord, Augustin Robespierre. Il les jauge. Augustin Robespierre est le frère de l'homme qui donne son impulsion au Comité de Salut Public. Saliceti est déjà un vieux compagnon.
Ceux-là ont le pouvoir. Ils sont les délégués de la Convention. C'est eux qu'il faut convaincre.
Napoléon entraîne un soir Saliceti sur l'emplacement d'une batterie. Le cheval du représentant est tué. Les balles sifflent. Napoléon se précipite, aide Saliceti à se redresser. Les patrouilles anglaises sont proches. Il faut se dissimuler, marcher en silence, atteindre une autre batterie.
Là, le canonnier vient d'être tué. Napoléon se saisit du refouloir, et comme un simple soldat aide à charger dix à douze coups. Les autres soldats le regardent, quelqu'un entreprend d'expliquer que le canonnier tué... puis s'interrompt, se contente de se gratter les mains, les bras.
Le canonnier avait la gale, personne ne touchait son refouloir par crainte de la contagion. Napoléon hausse les épaules. Est-ce qu'on peut s'arrêter à cela, même si dans les jours qui suivent on commence à sentir les effets de la maladie ?
Pas le temps de se soigner.
Le 29 septembre, les représentants l'ont nommé chef de bataillon. Nouvel élan, nouvelle source d'énergie, nouvelle certitude que l'on peut aller plus loin, plus vite.
Napoléon, chaque jour, rend visite à Saliceti. Il martèle que son plan est le seul qui puisse faire tomber Toulon. Mais les obstacles sont toujours là.