Le 22 décembre 1793, les représentants en mission le convoquent. Ils sont assis autour d'une table, sur laquelle sont posés des verres et des bouteilles.
- Quel est cet uniforme ? demande Saliceti en voyant entrer Napoléon.
Puis il lit un court arrêté que les représentants viennent de prendre. Ils ont nommé le chef de bataillon Napoléon Bonaparte général de brigade, « à cause du zèle et de l'intelligence dont il a donné les preuves en contribuant à la reddition de la ville rebelle ».
- Il faut changer d'uniforme, reprend Saliceti.
Il rit en donnant l'accolade à Napoléon.
Comme tout est terne, quand la course s'arrête.
16.
Napoléon est assis en face de sa mère. La petite table à laquelle ils sont accoudés occupe presque toute la pièce. Les frères et les sœurs se tiennent debout derrière Letizia Bonaparte.
Napoléon se lève, parcourt en quelques pas les trois chambres minuscules qui composent tout l'appartement.
Il a la sensation d'étouffer. Il ouvre la fenêtre mais, malgré le vent froid et humide de ce 4 janvier 1794, l'air lui manque davantage encore.
Il respire mal depuis qu'il a remonté cette ruelle du Pavillon, proche du port de Marseille. Les odeurs de poisson pourri, d'huile et de détritus lui ont donné la nausée. Il s'est arrêté un instant malgré l'averse pour regarder la façade grise, celle du numéro 7 de la ruelle.
C'est là que vivent les siens, au quatrième étage.
Lorsqu'il est entré dans l'appartement, ses frères et ses sœurs se sont précipités vers lui, puis, intimidés, se sont immobilisés. Louis a touché l'uniforme de général.
Letizia Bonaparte s'est approchée lentement. Les quelques mois de misère et d'angoisse l'ont vieillie.
Napoléon a posé sur la table un sac de cuir rempli de lard, de jambon, de pain, d'œufs et de fruits. Puis il a tendu à sa mère une liasse d'assignats et une poignée de pièces. Enfin il a, d'un autre sac, fait jaillir des chemises, des robes, des chaussures.
Il est général de brigade, a-t-il expliqué. Sa solde est de douze mille livres par an. Il a touché une prime d'entrée en campagne de plus de deux mille livres. Il a droit à des rations quotidiennes de général.
Letizia Bonaparte, d'une voix égale, raconte comment ils ont vécu à La Valette, avec la peur des royalistes, puis à Meonnes, dans ce village proche de Brignoles.
Napoléon écoute. Il dit seulement : « C'est fini. »
Il pense à Barras. Ce représentant en mission s'est montré l'un des plus acharnés terroristes, après l'entrée dans Toulon. Hier encore, au moment de quitter la ville, Napoléon a vu des hommes alignés contre un mur. Des soldats les tenaient en joue. Un officier passait, éclairant d'une torche le visage des prisonniers, et dans l'ombre un dénonciateur chuchotait. Barras caracolait non loin.
À l'état-major de Dugommier, on murmure que lors de ses missions à l'armée d'Italie, dans le comté de Nice, Barras s'est constitué un trésor personnel, « au nom de la République », ricane-t-on. Et il en va ainsi de bien des représentants ou des officiers, des soldats même, tous pillards quand ils le peuvent. Les uns chapardent une poignée de figues, les autres des couverts en argent. Les plus habiles et les plus gradés volent les pièces d'or, les œuvres d'art, et achètent à bon prix les propriétés.
Belle morale !
Seuls quelques-uns, comme Augustin Robespierre, restent intègres et clament que le « rasoir national » doit purifier la République et établir le règne de la Vertu !
- C'est fini, répète Napoléon en se levant, en interrompant sa mère.
Il doit gagner cette guerre-là aussi, contre la pauvreté ou simplement contre la médiocrité.
Il ne veut pas être dupe. La vertu, oui, si elle est pour tous. Mais qui imagine que cela est possible ? Alors il faut, il doit être l'égal de ceux qui possèdent le plus, parce qu'il serait injuste, immoral presque, qu'ils vivent comme des pauvres, lui et les siens, que sa mère, comme elle vient d'en faire le récit, soit contrainte à nouveau de nourrir ses enfants d'un morceau de pain de munition et d'un œuf.
Dans la tourmente révolutionnaire, les Bonaparte ont tout perdu. C'est justice qu'ils aient leur part de butin.
L'argent, l'argent ! Ce mot claque comme les talons de Napoléon sur les pavés de la ruelle du Pavillon.
Ne pas être pauvre, parce que ce serait un exil de plus. Et que tous les Barras que compte la République s'enrichissent à belles dents.
Valent-ils mieux que moi ?
L'argent, c'est un autre fort de l'Éguillette. Une clé dont il faut s'emparer pour contrôler ces rades : la vie, son destin.
Je veux cela aussi.
Il rentre à Toulon.
Dans son cantonnement, on s'affaire. Il aime ce mouvement des hommes autour de lui. Il a choisi Junot et Marmont comme aides de camp. Il les observe, dévoués, efficaces, admiratifs.
C'est cela, être un chef, devenir le centre d'un groupe d'hommes qui sont comme les planètes d'un système solaire.
Napoléon se souvient de ces livres d'astronomie dans lesquels il s'était plongé avec fascination à Paris, alors que s'effondrait la monarchie.
Les sociétés, les gouvernements, les armées, les familles sont à l'image des cieux. Il leur faut un centre autour duquel ils s'organisent. C'est ce cœur qui détermine la trajectoire des planètes satellites. Que sa force vienne à manquer, et chaque astre s'échappe. Le système se décompose jusqu'à ce qu'une autre force vienne le fixer autour d'un nouveau centre.
En parcourant les forteresses de Marseille et de Toulon dont on l'a chargé de reconstituer l'artillerie. Napoléon joue avec ses idées.
Le mois de janvier 1794 est glacial. Le mistral souffle, tailladant le visage. La guerre et la terreur s'étendent. En Vendée, les « colonnes infernales » du général Turreau dévastent le pays et massacrent. À Paris, les luttes de factions s'intensifient, Saint-Just et Robespierre frappent les « enragés » - Jacques Roux - et les « indulgents » - Danton.
Souvent Napoléon regarde depuis le sommet d'une forteresse vers le large. Il lui a semblé à deux ou trois reprises, à l'aube, apercevoir la Corse. Pascal Paoli, le 19 janvier, a appelé les Anglais à y débarquer et ils ont commencé à s'installer dans le golfe de Saint-Florent.
Paoli n'est plus un centre. Le système tourne autour de la Convention, du Comité de Salut Public et de Robespierre, qui en est la force d'impulsion.
Napoléon rencontre souvent Augustin Robespierre, le frère de Maximilien, représentant en mission auprès de l'armée d'Italie. Mais il écoute plus qu'il ne parle. Augustin Robespierre voudrait connaître son jugement sur les événements politiques. Napoléon, le visage figé, murmure entre ses dents qu'il est aux ordres de la Convention.
C'est Augustin Robespierre qui lui apprend que Lucien Bonaparte - « votre frère, citoyen général » - est un Jacobin prononcé. Sur la proposition de Lucien, Saint-Maximin a pris le nom de Marathon. Lui-même a changé son prénom en Brutus ! Voici ce qu'il a écrit à la Convention, dans les premiers jours de janvier 1794, après la prise de Toulon.
Augustin Robespierre tend à Napoléon une feuille. Napoléon lit sans qu'un seul des plis de son visage bouge :
« Citoyens Représentants,
« C'est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée. Ni l'âge, ni le sexe ne sont épargnés. Ceux qui n'avaient été que blessés ont été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de l'égalité.
« Salut et admiration,
« Brutus Bonaparte, citoyen sans culotte. »
Napoléon rend le feuillet à Augustin Robespierre. Il devine que le frère de Maximilien le scrute et attend un commentaire. Mais Napoléon ne dira rien de ce jeune fou de Lucien qui n'a pas compris que les systèmes changent, et qu'il faut, tant qu'on n'est pas le centre de l'un d'eux, se tenir prudemment sur ses gardes.