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Au retour de Gênes, Napoléon ne s'arrête pas à Oneglia, et, lorsqu'il arrive à Nice le 27 juillet 1794, il rend d'abord compte à Ricord de sa mission à Gênes, puis il regagne Château-Salé avec Junot.

La demeure est vide. Letizia Bonaparte et ses enfants ont quitté Antibes pour assister au mariage de Joseph Bonaparte avec Marie-Julie Clary, la fille des négociants marseillais en soie et savon. Joseph Bonaparte a choisi les cent cinquante mille livres de rente !

Napoléon se sent seul. Il rentre aussitôt à Nice, chez Laurenti.

Le 4 août au matin, Junot se présente, nerveux, pâle. Robespierre a été décapité, lance-t-il dès qu'il voit Napoléon. Maximilien a été arrêté le 27 juillet, exécuté le lendemain avec son frère Augustin.

Napoléon baisse la tête.

Laurenti s'approche, se fait répéter la nouvelle. Enfin ! Les emprisonnés seront libérés, on démontera la machine du docteur Guillotin !

Napoléon quitte la maison sans mot dire. Il a vu trop de haine dans les yeux. Il a senti frémir trop de jalousies pour ne pas imaginer des dénonciations contre lui.

- Ils vont se venger, dit-il.

Il pense aux rues de Toulon. Puis il ajoute, fort, pour que les officiers qui l'entourent l'entendent :

- J'ai été un peu affecté de la catastrophe de Robespierre, que j'aimais un peu et que je crois pur, mais fût-il mon frère, je l'aurais moi-même poignardé s'il aspirait à la tyrannie.

Il attend.

Il croise Saliceti, dont le regard se détourne. Il cherche à rencontrer Ricord, mais on le dit en fuite. Il aurait gagné la Suisse.

Le 9 août, lorsque les gendarmes se présentent à la maison Laurenti pour lui signifier qu'il est décrété d'arrestation, de l'ordre des représentants Saliceti et Albitte, qui a remplacé Ricord, Napoléon ne manifeste aucune émotion.

Laurenti s'interpose, propose une caution pour permettre à Napoléon de demeurer aux arrêts dans leur maison.

On apprend à Napoléon qu'on le soupçonne d'être un partisan de Robespierre. Pourquoi s'est-il rendu à Gênes ? Des commissaires de l'armée des Alpes prétendent même qu'en Italie un million a été mis à sa disposition par les émigrés pour le corrompre.

Saliceti ajoute une phrase :

- Il y a sur Bonaparte de forts motifs de suspicion, de trahison et de dilapidation.

Il a été finalement conduit au Fort-Carré d'Antibes sous bonne escorte. De la fenêtre de la pièce où il est enfermé, il aperçoit le Château-Salé.

Il se tient d'abord recroquevillé sur lui-même.

Il pense à Saliceti qui l'a dénoncé, trahi pour se sauver. Lâcheté des hommes. Il pense à ce destin qui l'a mené si haut déjà, en si peu de mois, et maintenant, alors qu'il va avoir vingt-cinq ans, qui le précipite à terre, promis à la guillotine.

Accepter ce destin, ou se relever comme après une chute dans une charge ? Il demande une plume et du papier. Il va écrire aux représentants en mission. Il va se redresser.

« Vous m'avez suspendu de mes fonctions, écrit-il, arrêté et déclaré suspect. Me voilà flétri sans avoir été jugé ou bien jugé sans avoir été entendu. Depuis l'origine de la Révolution, n'ai-je pas toujours été attaché aux principes ? J'ai sacrifié le séjour de mon département, j'ai abandonné nos biens, j'ai tout perdu pour la République. Depuis, j'ai servi sous Toulon avec quelque distinction et mérité à l'armée d'Italie la part de lauriers qu'elle a acquise. L'on ne peut donc me contester le titre de patriote. »

Saliceti, tu me connais ! As-tu rien vu de suspect dans ma conduite de cinq ans qui soit suspect à la Révolution ?

« Entendez-moi, détruisez l'oppression qui m'environne et restituez-moi l'estime des patriotes !

« Une heure après, si les méchants veulent de ma vie, je la leur donnerai volontiers, je l'estime si peu, je l'ai souvent méprisée ! Oui, la seule idée qu'elle peut être encore utile à la patrie me fait en soutenir le fardeau avec courage. »

Il donne la lettre au factionnaire.

Napoléon est debout. Il entend les coups de la mer contre les rochers qui entourent le fort.

Il sera un bloc.

Dans la nuit, un soldat lui glisse un projet d'évasion que Junot, Sébastiani et Marmont ont mis au point.

Il écrit à nouveau :

« Je reconnais bien ton amitié, mon cher Junot... Les hommes peuvent être injustes envers moi, mais il me suffit d'être innocent, ma conscience est le tribunal où j'évoque ma conduite.

« Cette conscience est calme quand je l'interroge. Ne fais donc rien, tu me compromettrais.

« Adieu, mon cher Junot, salut et amitié,

« Bonaparte, en arrestation au Fort-Carré (Antibes). »

Il ne dort pas.

Des hommes trahissent. D'autres demeurent fidèles. On se désespère ou on se réchauffe quand on apprend les actions des uns ou des autres.

Mais il ne faut compter que sur soi. Ne faire confiance qu'à soi.

Il sait qu'à Nice ses aides de camp harcèlent les représentants en mission et le général Dumerbion.

Sur le front, dans les hautes vallées, les Sardes attaquent, profitant du trouble qui a gagné la République et ses armées à la suite de la chute de Robespierre.

On a besoin de Napoléon. Saliceti se rétracte. « Rien de positif » n'a été découvert contre Bonaparte, écrit-il le 20 août au Comité du Salut Public.

Ce même jour, le factionnaire ouvre la porte de la pièce et sourit en présentant son arme.

- Citoyen général..., commence-t-il.

Napoléon passe d'un pas lent devant lui.

Il est libre.

Il ne faut pas dépendre d'un système. Il faut être son propre système. Il a vingt-cinq ans depuis cinq jours.

17.

Napoléon entre dans le bureau du général Dumerbion, qui est assis les jambes allongées, le corps lourd et las. Il semble avoir du mal à lever le bras. Des officiers sont debout autour de la table sur laquelle sont posées des cartes.

Napoléon les dévisage l'un après l'autre. Ils baissent les yeux. Pas un de ces hommes, qu'il côtoie depuis des mois, qui n'ose faire un geste d'amitié ou le féliciter pour sa remise en liberté.

Tous se taisent. Et c'est ainsi depuis que Napoléon a quitté le Fort-Carré et retrouvé ses fonctions à Nice, à l'état-major de l'armée d'Italie.

Le général Dumerbion toussote, soupire.

Il pointe enfin son doigt sur la carte, invite Napoléon à s'approcher. Les officiers s'écartent.

Napoléon a envie de les toucher, de leur lancer en ricanant : « Je suis pestiféré, craignez pour votre liberté et votre vie. » Mais à quoi bon ? Il a découvert depuis son emprisonnement que la lâcheté et la peur étaient largement partagées.

Dumerbion lui a demandé d'établir un nouveau plan d'attaque dans la région de Diego et de Cairo, dans le Piémont, au-delà des cols de Tende et de Cadibona. Mais il se sent entouré par la suspicion. On le surveille. On le guette, et surtout on l'évite. On se méfie des nouveaux représentants en mission. On craint l'épuration ordonnée par la Convention et le Comité de Salut Public. Il s'agit de traquer les officiers suspects de jacobinisme, et de couper « la queue de Robespierre » dans les armées. Des officiers ont été mutés. D'autres emprisonnés. On a guillotiné plus de cent personnes dans les jours qui ont suivi la chute de celui qu'on appelle maintenant « le tyran ». Dans les prisons s'entassent les maîtres d'hier. Et quelquefois la foule en brise les portes, massacre les prisonniers. Les « Compagnies de Jésus » et les « Compagnies du Soleil » pourchassent les Jacobins, font des milliers de victimes. Elles sont animées par des émigrés royalistes ou les nouveaux représentants en mission.