D'infanterie ! Lui, général de l'arme savante, lui, le « capitaine canon » du siège de Toulon, lui, le commandant de l'artillerie de l'armée d'Italie ! C'est une dégradation, pas une promotion.
En Vendée !
Lui, qui a combattu l'Anglais et le Sarde, lui, contre les Chouans !
Il bouscule Junot, il pousse Joseph, il aperçoit Désirée Clary.
Il la fixe.
Son rêve est assis là, dans ce salon, bien sagement, les deux mains sur les genoux.
Il part pour Paris demain, dit-il.
Croit-on qu'il va se laisser étouffer, reléguer, exiler, humilier ? Qu'est-ce que le bonheur, sinon agir, se battre ?
Cinquième partie
Mon épée est à mon côté, et avec elle j'irai loin
Mai 1795 - 11 mars 1796
18.
« Tu n'es rien ! »
Personne ne lance ces quelques mots au visage de Napoléon depuis qu'il est arrivé à Paris, à la mi-mai 1795, en compagnie de Junot et de Marmont, ses aides de camp, et de son frère Louis. Et cependant, ce jugement méprisant ou indifférent comme un constat, il le devine à chaque instant, dans un regard, une attitude, un propos.
Lorsque Napoléon se plaint que l'appartement meublé qu'il loue à l'hôtel de la Liberté, rue des Fossés-Montmartre, est sommairement meublé et que le linge en est douteux, l'hôtelier se contente de répéter : « Soixante-douze livres par mois, soixante-douze livres. » Que demander de plus, en effet, pour ce prix-là ?
Or, l'argent ruisselle partout. Faisant tourner leurs grosses cannes torsadées, les élégants du moment, en perruque poudrée, « incroyables » accompagnés de leurs « merveilleuses », se pavanent sur les boulevards et rossent le Jacobin et le « Sans-culotte ».
Napoléon maugrée : « Et ce sont de pareils êtres qui jouissent de la fortune ! »
Lui n'est rien.
Il réclame le remboursement de ses frais de route, deux mille six cent quarante livres. Il se présente au ministère de la Guerre pour toucher sa solde et ses six rations de vivres quotidiennes. Mais un jour suffit pour que la monnaie perde dix pour cent de sa valeur ! Que sont les liasses d'assignats qu'on lui attribue ? Du papier qui se consume !
Dans les bureaux du ministère, à peine si l'on prête attention à lui. Il attend que le ministre Aubry daigne le recevoir. Aubry ! Un vieux capitaine d'artillerie qui s'est nommé lui-même général, inspecteur de l'artillerie, et qui décide des carrières ! Un officier qui doit son poste aux intrigues et dévisage Napoléon avec un air de supériorité insupportable.
Napoléon plaide : il est artilleur, général de brigade, il ne peut accepter ce commandement d'une unité d'infanterie.
- Vous êtes trop jeune, répète Aubry. Il faut laisser passer les anciens.
- On vieillit vite, sur les champs de bataille, et j'en arrive ! reprend-il.
Une phrase de trop, quand on n'est rien, qu'on ne dispose d'aucun soutien, qu'on ne porte qu'un uniforme râpé sur lequel on distingue à peine le galon de soie du grade.
La rue, les bureaux, les salons sont pleins d'une foule d'élégants et d'élégantes qui ne voient même pas cet officier aux cheveux mal peignés et mal poudrés qui tombent sur les épaules comme d'immenses oreilles de chien. Ses mains sont longues et maigres, la peau jaune. Il se tient voûté, un mauvais chapeau rond enfoncé jusqu'aux yeux. Il avance d'un pas gauche et incertain. Il n'y a que son regard qui parfois surprend, gris, perçant. Et alors, on remarque les traits du visage, la bouche fine, le menton volontaire, l'expression résolue, l'énergie qui se dégage de cette physionomie juvénile et cependant déjà sculptée, presque émaciée.
Mais Napoléon sent bien que le regard qu'on lui porte est sans indulgence. On se détourne après avoir évalué d'un coup d'œil sa tenue, ses bottes éculées et poussiéreuses, son teint maladif.
Les pauvres, en ce printemps 1795, sont suspects. Le 1er avril, ils ont manifesté, et ils recommencent le 20 mai, quelques jours à peine après l'arrivée de Napoléon. Ils ont envahi la Convention, décapité le député Féraud, promené, comme lors des journées révolutionnaires, sa tête au bout d'une pique ! L'armée, sous le commandement du général Menou, a rétabli l'ordre. Mais les cris que les faubourgs ont poussés : « Du pain ! » et « La constitution de 1793 ! » ont donné le frisson. Il faut davantage encore écraser le talon sur la gorge de la populace.
- Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre social, celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l'état de nature, c'est-à-dire dans la barbarie, déclare le Conventionnel Boissy d'Anglas.
Napoléon sait bien que continue de peser sur lui le soupçon de robespierrisme et qu'il n'est pire tache d'infamie ces mois-ci.
Il rôde dans Paris, pour comprendre où sont les puissances qui déterminent l'ordre des choses. Il est sûr que tout se décide ici, dans la capitale. Rien ne sert de faire le brave sur les champs de bataille, si l'on ne conquiert pas d'abord des appuis parmi ceux qui détiennent les pouvoirs. Accepter de se rendre à l'armée de l'Ouest, ce serait non seulement déchoir injustement, mais perdre toute possibilité d'avancer, de parvenir enfin à se faire reconnaître pour ce que l'on est, ce que l'on vaut.
Mais en lui cette tension vers l'avenir est si forte qu'elle l'épuise. Il est constamment aux aguets, en chasse, sans savoir exactement ce qu'il guette, d'où viendra la proie, sur qui il faudra bondir, ni comment.
Parfois, il se sent exténué par cette quête anxieuse.
« Je suis malade, écrit-il à son frère aîné Joseph, ce qui m'oblige à prendre un congé de deux ou trois mois. Quand ma santé sera rétablie, je verrai ce que je verrai. »
Il souffre vraiment, il est fiévreux, hâve, avec des accès de désespoir.
Il prend la plume, écrit lettre sur lettre à Joseph. Souvent il est au bord des larmes.
« Je sens, en traçant ces lignes, écrit-il, une émotion dont j'ai eu peu d'exemples dans ma vie ; je sens bien que nous tarderons à nous voir, et je ne puis plus continuer ma lettre. »
Il est seul malgré la présence à son côté de Junot. Marmont a rejoint l'armée du Rhin, Louis a été accepté à l'école d'artillerie de Châlons-sur-Marne. Il a besoin de sa famille. « Tu le sais, mon ami, écrit-il encore à Joseph, je ne vis que par le plaisir que je fais aux miens. »
La nostalgie le prend d'une vie différente : « La vie est un songe léger qui se dissipe », dit-il. Pourquoi ne pas choisir une « maison tranquille », une vie campagnarde ?
Il écrit à Bourrienne : « Cherche-moi un petit bien dans ta belle vallée de l'Yonne. Je l'achèterai, dès que j'aurai de l'argent. Je veux m'y retirer, mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien national. »
Prudent comme un bourgeois qui craint qu'un jour les émigrés ne viennent réclamer leur propriété !
Lorsqu'il songe ainsi à s'enfouir dans le confort paisible d'une vie familiale, il lance tout à coup à Junot : « Qu'il est heureux, ce coquin de Joseph ! » Et sa pensée se tourne vers ces jours passés aux côtés des Clary. Il songe à Désirée, la belle-sœur de Joseph. Il s'enflamme, écrit en quelques nuits un court roman, qu'il intitule Clisson et Eugénie. Il se dévoile, mettant en scène un jeune homme de vingt-six ans couvert déjà de lauriers conquis dans les batailles, mais amoureux d'une Eugénie de dix-sept ans. Clisson est homme tout d'une pièce, qui a les qualités que Napoléon se prête : « Clisson ne pouvait s'accoutumer aux petites formalités. Son imagination ardente, son cœur de feu, sa raison sévère, son esprit froid ne pouvaient que s'ennuyer des câlineries des coquettes et de la morale des brocards. Il ne concevait rien des cabales et n'entendait rien aux jeux de mots. »