Выбрать главу

La nuit est encore douce.

Dans sa chambre, il se met à écrire à Joseph : « Tu ne dois avoir, quelque chose qui arrive, rien à craindre pour moi ; j'ai pour amis tous les gens de bien de quelque parti et opinion qu'ils soient... J'aurai demain trois chevaux, ce qui me permettra de courir un peu en cabriolet et de pouvoir faire toutes mes affaires. Je ne vois dans l'avenir que des sujets agréables, et en serait-il autrement qu'il faudrait encore vivre du présent : l'avenir est à mépriser pour l'homme qui a du courage. »

Dans les jours qui suivent, Napoléon est comme porté par cette certitude qu'enfin il s'est donné les moyens d'agir. Il écrit à Barras. Il s'assure que Pontécoulant appuie son projet d'obtenir un poste à Constantinople.

L'arrêté de nomination est prêt, assure Pontécoulant. L'indemnité de route est fixée. Napoléon sera le chef d'une véritable mission. Il échappera ainsi aux convulsions parisiennes qu'il pressent. Les royalistes en effet se mobilisent. Ils acceptent mal le projet de nouvelle Constitution, celle de l'an III, avec ses deux assemblées, le Conseil des Anciens et le Conseil des Cinq Cents. Mais le décret que prend la Convention le 28 août leur paraît un véritable coup d'État.

Les Conventionnels ont tout simplement décidé que les deux tiers des membres des futures assemblées seront choisis parmi eux... Manière d'éviter de voir aux élections prévues un triomphe royaliste et modéré. Les Barras et les Tallien, les Fouché et les Fréron ne veulent pas d'un retour de la monarchie.

Napoléon est trop marqué comme Jacobin, trop suspect pour espérer quoi que ce soit des monarchistes ou des Conventionnels.

Chaque jour il guette donc l'arrêté qui lui permettra de quitter la France avec une solde importante et une fonction prestigieuse.

Or, le 15 septembre 1795, le Comité de Salut Public prend l'arrêté suivant :

« Le Comité de Salut Public :

« Arrête que le général de brigade Bonaparte, ci-devant en réquisition près du Comité de Salut Public, est rayé de la liste des officiers généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a été assigné.

« La 9e Commission est chargée de l'exécution du présent arrêté.

« Le 29 Fructidor an III de la République

« Cambacérès, Berlier, Merlin, Boissy. »

Napoléon écarté, épuré.

La victoire, le talent, l'obstination, tous ces efforts déployés pour convaincre les Conventionnels, les Barras et les Fréron, et les femmes, ont donc été inutiles.

Il n'est qu'un général sans emploi, parmi tant d'autres ; soixante-quatorze suspects sont rayés comme lui des registres de l'armée active.

Il a vingt-six ans.

« Tu n'es rien, Napoléon ! »

19.

Il faut donc recommencer.

Napoléon ne ressent aucune lassitude. Au contraire. Ce coup inattendu qu'on vient de lui porter au moment où il croyait toucher le but le stimule.

Ou je m'élance à nouveau, ou je succombe.

Il lève la tête, regarde Junot qui va et vient dans la chambre, vocifère, couvre d'injures Letourneur, chargé du personnel militaire, Cambacérès, Barras et Fréron, tous ces profiteurs, ces officiers de bureau qui décident du sort du général Napoléon Bonaparte !

Pourquoi mêler sa voix à celle de Junot ? À quoi bon les ressentiments ?

Pourquoi perdre ainsi une énergie inutile ?

Il faut se redresser, comme si l'on avait eu le flanc lacéré par un coup d'éperon donné avec fureur.

Allons.

Dehors, il marche d'un pas rapide vers le Palais-Royal. Il ne répond pas aux questions de Junot. La soirée est douce, le crépuscule d'un rouge sang.

Tout à coup des cris, des hommes qui passent en courant, hurlant : « À bas les Deux-Tiers ! » Ils portent des collets aux couleurs du comte d'Artois, leurs cadenettes, ces tresses de cheveux qui partent du milieu du crâne et retombent sur la poitrine, rebondissent sur leurs épaules. Ils envahissent les cafés de la place, le Théâtre-Français, ils contraignent les consommateurs, les spectateurs et les passants à crier à leur tour, à condamner la Constitution, le décret des Deux-Tiers. De temps à autre une voix lance : « Vive le roi ! »

On dit que la section Lepeletier, celle de la Bourse, a envoyé une adresse à toutes les communes pour contester le décret des Deux-Tiers, en demander l'annulation. Elle a fait appel au général Danican pour diriger la Garde nationale de Paris afin de se dresser armes à la main, si besoin est, contre la Convention.

L'Assemblée siège. Dans l'entrée du bâtiment, Napoléon rédige sur ses genoux une lettre pour Barras, une autre pour Fréron. De temps à autre il s'interrompt. Il reconnaît cette atmosphère, c'est le vent d'une tempête qui se lève. Il se souvient du 20 juin, puis du 10 août 1792. Il était à quelques pas des émeutiers, non loin d'ici, spectateur, persuadé qu'il aurait été capable de changer le cours des événements. Il saurait mieux encore maintenant. Mais il est hors de la scène. Alors autant s'éloigner du théâtre, puisqu'on ne peut y jouer le premier rôle. Il faut partir à Constantinople, obtenir cette nomination déjà rédigée.

Quelques jours plus tard, il peut écrire à Joseph : « Il est question plus que jamais de mon voyage ; cela serait même décidé s'il n'y avait pas tant de fermentation ici ; mais il y a dans ce moment quelques bouillonnements et des germes très incendiaires, cela finira sous peu de jours. »

Il ne peut rester dans sa chambre. Il va au théâtre. Il a besoin de cette rumeur, de ces rires autour de lui. Elle l'isole tout en excitant sa pensée. Il sent le regard de Junot inquiet, étonné : alors que tous les spectateurs s'esclaffent, Napoléon reste impassible.

Dehors, sous les galeries du Palais-Royal, des groupes vocifèrent. On s'indigne des résultats du référendum approuvant la Constitution par un peu plus d'un million de voix, et à peine cinquante mille hostiles, mais il y a plus de cinq millions d'abstentions. Et ce décret des Deux-Tiers permettant aux Conventionnels de se retrouver dans les deux assemblées n'a recueilli que deux cent cinq mille quatre cent quatre-vingt-dix-huit voix contre plus de cent mille ! Farce, hurle-t-on. Puis des coups de feu. On tire sur une patrouille de l'armée. Des jeunes gens en armes passent. Certains portent l'emblème des Vendéens, fait d'un cœur et de la croix.

Mille émigrés ont débarqué, accompagnés de deux mille Anglais, dans l'île d'Yeu. Trente des quarante-huit sections de Paris, conduites par la section Lepeletier, appellent à se dresser contre la Convention, à prendre les armes. Maintenant que les sans-culottes ont été écrasés, que l'armée a été épurée de ses officiers jacobins, les modérés et les royalistes peuvent imaginer qu'ils ont la partie facile. Ils disposent de trente mille gardes nationaux en uniforme, et la Convention ne peut compter que sur huit mille hommes.

Ces voix, ces cris, ces rumeurs, ces coups de feu, ce piétinement des gardes nationaux en armes, et parfois ce galop d'un cheval, Napoléon les écoute, comme un chasseur qui guette l'occasion propice. Mais il n'est rien. Il ne peut qu'observer, attendre. Quoi ? questionne Junot.

On vient d'apprendre que la Convention, inquiète, appelle les généraux et les officiers disgraciés pour leur jacobinisme à la défendre. Elle a même formé avec des membres des sections anti-royalistes trois bataillons de volontaires, « les Patriotes de 89 ».

Protéger Barras, Fréron, Tallien, Cambacérès ! Napoléon ricane. Il prend Junot par le bras. « Ah, murmure-t-il les dents serrées, si les sections me mettaient à leur tête, je répondrais bien, moi, de les mettre dans deux heures aux Tuileries et d'en chasser tous les misérables conventionnels ! »