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Les rues sont vides. Il n'a fallu que moins de deux heures pour remporter la victoire.

Devant la Convention, Napoléon voit les députés s'approcher pour le féliciter. Il les ignore et se dirige vers le château des Tuileries. Dans les salles, on a rassemblé les blessés. Ils sont couchés sur des matelas ou sur de la paille épaisse et fraîche. Des femmes de députés les soignent. Napoléon se penche, salue les blessés, les femmes l'entourent. Il est le vainqueur et le sauveur.

Il entend Barras qui, dans la salle des séances, fait applaudir son nom.

Il s'éloigne. Il sait qu'il devra payer le prix de sa victoire. Les trois cents morts que ses canons ont couchés sur la chaussée ne sont rien parmi tous ceux qu'a déjà emportés la tourmente révolutionnaire. Mais on ne lui pardonnera pas d'avoir brisé le mouvement royaliste. Il aura désormais des ennemis politiques déterminés. Il est, quoi qu'il fasse, dans un camp, celui où sont aussi Barras, Fréron, Tallien et avec eux tous les régicides, et aussi Robespierre.

C'est ainsi. Mais seul celui qui agit devient.

Il ne dort pas dans la nuit du 5 au 6 octobre, 13 au 14 Vendémiaire. Il donne des ordres pour qu'on organise durant toute la journée du lendemain des patrouilles dans Paris. Il écrit à Joseph, parce qu'il a besoin de raconter. « Enfin tout est terminé, mon premier mouvement est de penser à te donner de mes nouvelles. » Il évoque rapidement les principaux événements des dernières heures, puis il ajoute :

« Comme à mon ordinaire, je ne suis nullement blessé.

« P.-S. : Le bonheur est pour moi ; ma cour à Désirée et à Julie. »

20.

Ce 6 octobre 1795, alors que les troupes sillonnent Paris sans rencontrer de résistance, Napoléon, sans qu'il manifeste le moindre étonnement, sait, sent et voit que tout a changé.

On lui apporte l'un de ces uniformes de bonne laine qu'il sollicitait en vain. Il le revêt lentement. Il lui semble que son corps enveloppé dans le tissu épais, que son visage encadré par le haut col décoré de galons d'or ne sont plus tout à fait les mêmes. Ses gestes sont moins saccadés, sa peau que la gale irritait lui paraît lisse, et jusqu'à son teint qui est moins jaune.

Des officiers s'approchent de lui. Il attend, bras croisés, les jambes prises dans des bottes de cuir brillant. On lui tend des plis avec déférence. L'expression du courrier, un lieutenant, est à la fois admirative et craintive. Napoléon le fixe. L'homme baisse aussitôt les yeux, comme s'il avait commis une faute et craignait une réprimande.

Napoléon ne dit rien.

C'est cela le pouvoir, c'est cela la victoire. Junot lui-même n'est plus aussi familier. Il hésite à parler, se tient à quelques pas, respectant le silence de Napoléon.

On apporte des journaux. Junot les parcourt, les présente.

Ce général dont on parle, ce nom qui revient, Bonaparte, Bonaparte, c'est le mien.

Pas un trait du visage de Napoléon qui ne marque la surprise ou la joie. Fréron, à la tribune de la Convention, a fait l'éloge de « ce général d'artillerie, Bonaparte, nommé dans la nuit du 12 au 13 et qui n'a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les effets ».

Barras est intervenu pour faire confirmer la nomination de Napoléon au commandement en second de l'armée de l'Intérieur.

Le 16 octobre, il sera nommé général de division. Et le 26 la Convention, avant de se séparer, le désigne comme commandant en chef de l'armée de l'Intérieur.

Enfin.

Il s'assied dans la grande voiture tirée par quatre chevaux, entourée d'une escorte. La garde le salue lorsqu'il entre dans l'hôtel du quartier général, rue Neuve-Capucine, sa résidence officielle. Il traverse les salons. On se lève à son approche, on claque les talons. Il convoque ses aides de camp Marmont, Junot, son frère Louis, cinq autres officiers qui sont, comme il l'écrit à Joseph, ses « aides de camp capitaines ».

Il lit la liste de ceux qui attendent dans l'antichambre pour être reçus. Ces solliciteurs dont il peut, d'un mot, d'une phrase, changer la vie sont la preuve de ce qu'il est devenu.

Les murs sont chargés de miroirs aux cadres dorés. Napoléon s'y regarde longuement lorsqu'il lève la tête, attendant qu'on fasse entrer le premier de ces quémandeurs.

Il est le même homme qu'il y a un mois. Le même que celui qu'on enfermait au Fort-Carré, qu'on privait de son commandement à l'armée d'Italie, qu'on épurait. Le même auquel on répondait d'un billet hâtif, le même dont les bottes prenaient l'eau.

Mais il est là, identique et autre. Il commande à quarante mille hommes, et ceux qui entrent dans cette pièce, qui n'osent pas s'asseoir, le voient dans la lumière du pouvoir.

Il n'est pas grisé. Il n'est pas surpris. Il se souvient de l'enfant qu'il était et qui souvent, pour atteindre plus vite le sommet d'une colline, quittait le sentier, s'élançait à travers les buissons. Les ronces s'accrochaient à ses vêtements, griffaient ses mains, ses bras et ses jambes. Parfois les branches fouettaient son visage. Il était de toutes parts agrippé, retenu. Il tombait sur les genoux, croyait avoir atteint le sommet et retombait, ou bien un buisson plus dense, un rocher plus haut se dressait devant lui. Mais, au terme de l'effort, il se tenait debout devant l'horizon, libre d'aller sur cette plate-forme dont il ne connaissait pas l'étendue, qui était pleine de nouveaux dangers, mais où il respirait enfin à pleins poumons.

Enfin lui-même.

Il donne des ordres. Point de vengeance, d'exécutions ou même d'arrestations des insurgés d'hier. Clémence pour les sectionnaires.

Il voit Barras, Fréron, Tallien. Il plaide pour l'acquittement du général Menou. On l'écoute. On le questionne. Il répond par des phrases courtes. Il observe. Il mesure les inquiétudes de ces hommes qui, il y a si peu, le tenaient à distance, le traitaient avec de la condescendance et de l'ironie mêlée à un peu de mépris. Ils ne sont donc que ces hommes-là, qui craignent une victoire royaliste aux prochaines élections, qui chuchotent entre eux pour, peut-être, si la nécessité se présentait, casser les élections, fomenter un coup d'État. Et qui, pour l'heure, organisent le Directoire exécutif, dont le vicomte Barras de Fox d'Amphoux sera le principal inspirateur, directeur empanaché, roi du Directoire, haï, méprisé, jalousé, craint :

Si la pourpre est le salaire

laire, laire, laire

Des crimes de Vendémiaire

Fox s'Amphoux !

Que Paris le considère

laire, laire, laire

Ainsi que toute la terre

Fox s'Amphoux !

Et Junot répète à Napoléon les deux vers qui s'ajoutent à cette chanson qui court les rues, accrochée aux basques de Barras :

Il n'a pas quarante ans, mais aux âmes damnées

Le crime n'attend pas le nombre d'années

Cependant ce sont ces hommes-là qui tiennent le pouvoir, ce sont ceux que désormais Napoléon côtoie chaque jour dans leurs demeures ou chez lui.

Il entre dans le salon de Thérésa Tallien. Il n'a plus à se faufiler jusqu'à elle. Elle vient vers lui. Elle lui prend le bras. Il est entouré par toutes ces femmes parfumées, dont les voiles le frôlent, qui laissent leurs mains longuement dans la sienne. Il est l'homme nouveau dans leur petit monde, celui qui les a sauvées, cet homme de guerre nerveux, maigre, si différent des hommes qu'elles rencontrent depuis des années, dont elles connaissent les corps gras, les vices, qu'elles se sont partagés, échangés, qui ne les surprennent plus et qu'elles ne peuvent plus étonner, qu'elles s'efforcent de garder mais qui sont blasés, auxquels il faut des alcools de plus en plus forts.