On ne laisse pas une mèche brûler quand les citoyens ont froid et faim.
Napoléon tire ferme sur les rênes de son cheval qui piaffe sur les pavés. Il n'est pas un gendarme. Il est un soldat. Il a remis le 19 janvier 1796, pour la dixième fois peut-être, des plans de bataille pour une campagne victorieuse en Italie. Schérer, le général qui commande l'armée d'Italie, les rejette. Le commissaire du gouvernement auprès de l'armée, Ritter, s'indigne de ce projet. Il écrit au Directoire, et d'abord à Carnot, qui est en charge des affaires de la Guerre. Quel est ce plan qu'on lui transmet ? Qui l'a dressé ? « L'un de ces forcenés qui croient que l'on peut prendre la lune avec ses dents ? Un de ces individus rongés par l'ambition et avides de places supérieures à leurs forces ? »
Alors que les soldats entraînent les Jacobins arrêtés, Napoléon rêve à un vrai et grand commandement.
Carnot lui fait part des réactions sceptiques ou hostiles des généraux Schérer et Ritter qui condamnent son plan pour l'Italie. Mais en même temps Carnot laisse entendre qu'on pourrait lui accorder le commandement de cette armée d'Italie.
Napoléon se reproche encore d'avoir révélé ses certitudes, ses ambitions. « Si j'étais là, s'est-il écrié, les Autrichiens seraient culbutés ! » Carnot a murmuré : « Vous irez. »
Mais, depuis, rien, sinon des rumeurs et des rumeurs et des ragots colportés par les envieux. Napoléon écoute Louis les rapporter. Son frère les recueille dans les antichambres, auprès des aides de camp fidèles qui s'indignent.
On dit que Bonaparte bénéficie de la protection de Barras. Celui-ci voudrait se débarrasser de son ancienne maîtresse Joséphine en la gratifiant d'un mari doté. Pourquoi pas Bonaparte, auquel on concéderait le commandement de l'armée d'Italie ?
Napoléon enrage.
- Croient-ils, s'exclame-t-il, que j'ai besoin de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux que je veuille leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et avec elle j'irai loin.
- Cette femme, murmure Louis, ce projet de mariage.
Napoléon fixe son frère, qui recule et sort.
Que peuvent-ils comprendre, les autres, à ce que je ressens ?
Il a pris Joséphine contre lui et elle s'est pliée, si souple, offrant ses hanches, son sexe, puis, ainsi cambrée, il l'a portée jusqu'au lit.
Elle est à lui, cette femme aux mains expertes, aux doigts longs, cette femme qui est soie et douceur et qu'il serre avec une si grande fougue, un désir si intense qu'elle semble défaillir, qu'elle tente de le repousser avant de se laisser aller, abandonnée, puis si tendre. Et cependant il a le sentiment qu'elle glisse entre ses bras et qu'au moment où il croit la prendre, où il la prend, elle est absente, ailleurs.
Que savent-ils, les autres, de ces nuits où il la retrouve, où il écarte ses voiles, sans même retirer son uniforme et ses bottes ? Elle est la femme du moment de sa vie où enfin il est lui-même. Elle est sa victoire faite chair et plaisir. Une victoire vivante, qui ne s'épuise pas dès lors qu'on l'a acquise, mais qui au contraire avive la passion.
Il lui écrit :
« Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens : douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtes-vous inquiète, mon âme est brisée de douleur et il n'est point de repos pour votre ami. Mais en est-il donc davantage pour moi lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur une flamme qui me brûle ? Ah ! C'est cette nuit que je me suis aperçu que votre portrait n'est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amore, un million de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang ! »
Il pense sans cesse à ce corps, à cette femme. Il veut la tenir emprisonnée entre ses bras, comme s'il s'assurait ainsi non seulement d'elle, mais de tout ce qu'elle représente, son passé, ses amitiés, peut-être sa fortune, sa place dans cette société parisienne où il sait bien qu'il n'est encore parvenu que sur le seuil.
Avec elle à son bras, il fait définitivement partie de ce monde où il est entré en une nuit de guerre civile, sous l'averse du 13 Vendémiaire. Il veut, grâce à cette femme, proclamer sa victoire, le rang qu'il a acquis. Il veut s'assurer d'elle toutes les nuits, quand il aura le désir de la prendre, parce qu'elle sera son épouse.
Mais Joséphine se dérobe. L'attendant dans l'antichambre d'un notaire, Me Raguideau, où elle a voulu se rendre, Napoléon approche de la porte entrouverte. Il entend le notaire bougonner : « Eh quoi, épouser un général qui n'a que la cape et l'épée, la belle affaire que vous feriez là ! » que possède-t-il, ce Bonaparte ? Une bicoque ? Même pas ! Qui est-il ? Un petit général de guerre civile, sans avenir, au-dessous de tous les grands généraux de la République ! Mieux vaudrait épouser un fournisseur aux armées !
Napoléon se maîtrise. Il voudrait entrer avec fracas dans le bureau du notaire, mais il s'éloigne, s'approche d'une fenêtre. Il aura cette femme-là. Il sait qui elle est. Il sait ce qu'elle lui apporte : cette brûlure dans le sang. Il connaît son corps. C'est le premier corps de femme qu'il tient ainsi à pleines mains, qu'il peut caresser, aimer à sa guise. Et elle est la première femme qui lui touche le corps de cette manière, sans retenue, avec cette douceur et cette audace, cette maîtrise qui le comblent, l'exaltent, font renaître son désir au moment même où il le croit apaisé.
Et l'on voudrait qu'il renonce !
Il la voit chaque jour. Il découvre que le temps d'une journée peut aussi contenir, en plus des tâches militaires, une rencontre avec elle, l'amour avec elle, des pensées pour elle, des lettres pour elle.
Et cependant il voit Barras, Carnot, La Révellière-Lépeaux, l'un des cinq membres du Directoire exécutif.
Son désir d'elle, loin d'épuiser son énergie, lui donne des forces nouvelles.
Le 7 février 1795, les bans du mariage sont publiés, et, dans les jours qui suivent, le Directoire se décide à lui confier le commandement en chef de l'armée d'Italie.
- C'est la dot de Barras, répètent les envieux.
Il fait taire Louis et Junot, qui s'indignent de ces ragots.
Faut-il qu'il explique qu'on le nomme à la tête de l'armée d'Italie parce que les généraux Schérer, Augereau, Sérurier, Masséna et quelques autres n'obtiennent pas de victoires décisives et que le Directoire veut des succès, veut du butin, car les caisses sont vides, et c'est Napoléon qu'on charge de vaincre pour les remplir.
Le 23 février, l'arrêté de nomination à la tête de l'armée d'Italie est préparé. Le 25, le Directoire nomme le général Hatry commandant de l'armée de l'Intérieur.
Ce sont des jours de fièvre. Napoléon règle sa succession, désigne des aides de camp, prépare ses plans de campagne.
Le soir, il étale ses cartes dans le salon et le boudoir de Joséphine dans l'hôtel particulier de la rue Chantereine. Le chien Fortuné, un ruban noué autour du cou, gambade, et aboie lorsque Napoléon enlace Joséphine et la pousse jusqu'au lit, impérieux et passionné.
Parfois il la devine réticente, simplement soumise. Et cela l'inquiète. Elle sera son épouse dans quelques jours. Il l'embrasse avec fougue. Imagine-t-elle sa passion ? Elle sourit, lèvres closes.
Il la presse. Elle sera sa femme.
Il faut un contrat de mariage. Joséphine se rajeunit de quatre années. Il le sait. Il se vieillit de dix-huit mois. Qu'importe ces détails. Il veut ce mariage.