Quand Me Raguideau lit que le futur époux « déclare ne posséder aucun immeuble, ni aucun bien immobilier autre que sa garde-robe et ses équipages de guerre », Napoléon se lève, relit la phrase, demande qu'on la raye. La séparation des biens est prévue entre les époux. Joséphine recevra en cas de décès de Napoléon quinze cents livres. Elle garde la tutelle sur ses enfants, Hortense et Eugène. L'acte dresse la liste du trousseau qu'elle apporte : quatre douzaines de chemises, six jupons, douze paires de bas de soie... Napoléon, ostensiblement, n'écoute pas, se figeant cependant quand il est fait état, parmi les biens de Joséphine, de deux chevaux noirs et d'une calèche.
C'est Barras qui avait fait remettre cet équipage par les écuries nationales, en dédommagement des biens perdus par le général Beauharnais sous la Terreur.
Le 9 mars 1796 (19 Ventôse an IV), jour du mariage, fixé à neuf heures du soir à la mairie de la rue d'Antin, Napoléon a réuni ses aides de camp. Il fixe à chacun sa tâche. La nomination à la tête de l'armée d'Italie a été rendue officielle le 2 mars. Le départ pour Nice, siège du quartier général, a été fixé au 11 mars. Il faut que les aides de camp préparent les étapes, le logement de Napoléon, convoquent les généraux.
Tout à coup, Napoléon lève la tête et bondit. Il est plus de neuf heures. À la mairie, Barras, Tallien et Joséphine doivent s'impatienter.
Suivi de l'un de ses aides de camp, Le Marois, Napoléon se précipite. Il a déjà remis à Joséphine la petite bague de saphir qui tient lieu d'anneau nuptial. À l'intérieur sont gravés les mots « Au Destin ».
Il est dix heures quand il arrive à la mairie. Il gravit les marches en courant.
Ils sont tous là à l'attendre. Le maire Le Clerq somnole à la lumière des bougies.
Napoléon le secoue. La cérémonie commence, brève. Joséphine murmure son accord. Oui, dit Napoléon d'une voix sonore.
Puis il entraîne Joséphine.
Elle est à lui pour deux nuits.
Le 11 mars, en compagnie de son frère Louis, de Junot et de l'ordonnateur Chauvet, Napoléon part pour le quartier général de l'armée d'Italie.
Joséphine se tient sur le perron. Il lui fait un signe. Elle est à moi.
Comme l'Italie le sera.
Sixième partie
Je voyais le monde fuir sous moi...
27 mars 1796 - 5 décembre 1797
21.
Dans la voiture de poste, Napoléon se tait. Aux relais, d'un signe, il réclame à Junot du papier et de l'encre, une plume et s'éloigne de la salle où l'on servira le dîner.
Il s'installe à une petite table. Il écrit.
Cette séparation d'avec Joséphine est un arrachement. Il a besoin d'elle. Il voudrait son corps près du sien. Il se révolte devant ce qu'il ressent comme une mutilation.
Il veut tout posséder.
Elle et le commandement en chef de l'armée d'Italie.
Pourquoi faut-il qu'aller vers l'un se paie de l'éloignement de l'autre ? Stupide, injuste, inacceptable.
Et ce voyage vers Nice n'en finit pas ! L'arrivée n'est prévue qu'à la fin mars ! La voiture s'arrête à Fontainebleau, à Sens, à Troyes, à Châtillon, à Chanceaux, à Lyon, à Valence. Il séjournera deux jours à Marseille afin de revoir sa mère.
À chaque étape, la tentation le prend de repartir vers Paris, d'arracher Joséphine à son boudoir, à ses amis, de la contraindre à le suivre.
Ce n'est pas encore le moment. Plus tard, elle viendra. Il a d'abord une tâche à accomplir, difficile. Car l'armée d'Italie est la plus démunie des armées de la République. Elle ne doit jouer qu'un rôle mineur, fixer une partie des troupes autrichiennes afin que les grandes armées du Rhin, bien pourvues, celles des généraux Moreau ou Pichegru, remportent contre Vienne la victoire décisive.
Vaincre, avec ces trente mille soldats de l'armée d'Italie, c'est un défi qu'il doit relever, et à cette pensée il devient fébrile. Il se sent soulevé comme s'il était porté par une vague.
Il appelle Junot, demande le document que Carnot lui a remis le 6 mars, cette Instruction pour le général en chef de l'armée d'Italie. Il la parcourt une nouvelle fois. Il reconnaît les idées qu'il a si souvent exposées à Augustin Robespierre, à Doulcet de Pontécoulant, à Carnot lui-même : « L'attaque unique du Piémont ne remplirait pas le but que le Directoire exécutif doit se proposer, celui de chasser les Autrichiens de l'Italie et d'amener le plus tôt possible une paix glorieuse et durable... Le général en chef ne doit pas perdre de vue que c'est aux Autrichiens qu'il importe de nuire principalement. »
Il ne peut relire les quelques lignes de conclusion sans ricaner : « Le Directoire insistera avant de terminer la présente Instruction sur la nécessité de faire subsister l'armée d'Italie dans et par les pays ennemis, et de lui fournir, au moyen des ressources que lui présenteront les localités, tous les objets dont elle peut avoir besoin. Il fera lever de fortes contributions, dont la moitié sera versée dans les caisses destinées à payer en numéraire le prêt et la solde de l'armée. »
Prendre tout ce que l'on peut aux Italiens, arracher par la force tout ce que l'on veut : voilà le sens de l'Instruction. Et avec le butin nourrir, payer, armer les soldats, et remplir les caisses du Directoire.
Soit. Telle est la guerre. Tel est le pouvoir des armes.
Il replie la directive. Et c'est aussitôt comme s'il glissait de la crête au creux de la vague, de l'exaltation à l'abattement.
Il reprend la plume. Il voit Joséphine.
« Je t'ai écrit hier de Châtillon... Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es l'objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s'épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s'accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d'avoir bientôt oublié la douloureuse séparation ; tu es alors légère et dès lors tu n'es affectée par aucun sentiment profond.
« Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter... Je regrette la vitesse avec laquelle on m'éloigne de toi... Que mon génie qui m'a toujours garanti au milieu des plus grands dangers t'environne, te couvre, et je me livre à découvert. Ah, ne sois pas gaie mais un peu mélancolique... Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l'amour le plus tendre et le plus vrai. »
Il cachette la lettre sans la relire, puis il écrit l'adresse :
« À la citoyenne Beauharnais, rue Chantereine, n° 6, à Paris. »
Il tend la lettre à Junot sans un mot.
Et déjà l'envie le prend d'écrire à nouveau. Mais il faut attendre le prochain relais.
Voici Marseille. La voiture avance au pas dans les rues étroites et populeuses qui descendent vers les quais du port. Napoléon se penche. Il reconnaît l'odeur de saumure, les relents de fruits pourris. C'est comme si le passé si proche revenait porté par ces effluves, ce vent froid, les mêmes que ceux qui s'engouffraient dans la ruelle du Pavillon, lorsqu'il avait rendu visite aux siens.
Il a changé leur vie. C'était son devoir et c'est sa fierté. Sa mère, ses frères et ses sœurs ont pu quitter l'appartement minable de la rue du Pavillon, et aussi l'hôtel de Cypières. La voiture passe devant ce bâtiment imposant et austère où sont hébergés les exilés corses. Letizia Bonaparte y a vécu treize mois, subsistant grâce aux aides fournies par le Directoire départemental.
Elle ne connaîtra plus cela, jamais plus.