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La voiture s'arrête devant le numéro 17 de la quatrième calade de la rue de Rome, à quelques dizaines de mètres de l'hôtel de Cypières. Napoléon descend, regarde la façade de cette imposante demeure bourgeoise. Sa mère vit là maintenant, dans l'un des plus beaux, des plus vastes appartements de Marseille.

C'est lui, son fils, qui a permis cela.

Ses sœurs, Pauline et Caroline, se précipitent, jeunes femmes élégantes grâce à lui. Elles le harcèlent. Ce mariage ? Cette épouse ? Letizia Bonaparte, sévère, attend qu'il approche, qu'il se laisse embrasser. Il le fait avec tendresse et déférence. Elle le dévisage. Il sent ce regard maternel soupçonneux, inquisiteur, comme si sa mère cherchait les traces d'une compromission, d'une trahison même. Il sait bien qu'elle n'approuve pas ce mariage avec « cette femme-là », dont ses fils lui ont dit qu'elle a déjà eu deux enfants, qu'elle est plus vieille de six années que Napoléon, qu'elle a eu de nombreux amants, Barras sans doute. Une rouée qui a su, avec les habiletés d'une courtisane, séduire, tromper, voler son fils.

Mais Letizia Bonaparte ne dit rien. Elle s'empare de la lettre de Joséphine que Napoléon lui tend. Elle répondra, bien sûr, murmure-t-elle en enfonçant la lettre de l'Autre dans sa poche.

- Te voilà donc grand général, dit-elle en prenant Napoléon aux épaules, le poussant vers la fenêtre pour le voir en pleine lumière.

Il aime ce regard admiratif de sa mère. Il dit ce qu'il a obtenu pour Jérôme, Lucien et Joseph, l'oncle Fesch. Sa mère et ses sœurs ont-elles reçu l'argent, les « chiffons » ont-ils plu ?

Elle l'embrasse. « Mon fils. » Elle le conjure de ne pas s'exposer.

Il la serre contre lui. Qu'elle vive longtemps. Il a besoin d'elle.

- Si vous mouriez, je n'aurais plus que des inférieurs dans le monde, murmure-t-il.

Il s'installe à l'hôtel des Princes, rue Beauvau, son quartier général. Il reçoit les autorités locales. Lorsqu'un officier, ou même Fréron, le représentant du peuple, Fréron que tant de fois il a sollicité, s'avance vers lui, il le fixe, le contraint par son regard à s'immobiliser.

À la table de Fréron, qui offre le soir un dîner en son honneur, il reste silencieux, le visage sévère. Il est le général commandant en chef. D'un mouvement dédaigneux de la tête, il contraint Fréron, qui se montre familier, qui évoque son intention d'épouser Pauline, à se taire.

Le lendemain, avant son départ, Napoléon passe en revue les troupes de la garnison de Marseille. Il lit dans les yeux des soldats, des sergents, des capitaines un étonnement ironique. Qu'est-ce que ce général-là ? Artilleur. On le dit « mathématicien et rêveur », intrigant, général vendémiaire. Que sait-il faire ? Commander le feu de canons à mitraille qui tirent sur la foule ? Qu'il y vienne voir, sur le champ d'une vraie bataille !

Il s'arrête devant certains de ces hommes. Il les force à baisser les yeux. Ils sont ses inférieurs. Non pas seulement parce qu'il est le général en chef, mais parce que son esprit les contient, qu'ils sont des pièces de son projet, alors qu'il leur échappe. Ces hommes n'arrivent même pas à savoir qui il est, ce qu'il peut.

Ils sont inférieurs parce que c'est lui qui imagine le futur, lui qui décidera de ce qu'ils seront, morts ou vifs, selon qu'il choisira de les envoyer à l'assaut ou de les laisser l'arme au pied.

Comment peut-on vivre sans commander aux hommes ?

Il faudra que toute l'armée d'Italie baisse les yeux devant lui, obéisse.

Mais lorsqu'il descend de voiture, le 27 mars 1796, rue Saint-François-de-Paule, à Nice, les soldats en faction devant la maison Nieuwbourg où il doit loger ne le saluent même pas.

Napoléon s'immobilise.

La demeure est belle. L'escalier soutenu par des colonnes de marbre est clair. Des vitraux décorent de hautes fenêtres. Un officier s'approche, se présente, Napoléon le dévisage, répète son nom, « Lieutenant Joubert ». L'officier explique qu'il s'agit de l'une des maisons les plus confortables de Nice, située en face de l'administration centrale. Napoléon se tourne, montre les soldats dépenaillés dont les chaussures sont trouées, qui ressemblent - il parle plus fort - à des « brigands ».

Joubert hésite, Napoléon commence à monter l'escalier.

- On laisse l'armée sans argent, dit Joubert, à la merci des fripons qui nous administrent. Nos soldats sont des citoyens. Ils ont un courage infatigable, ils sont patients, mais ils meurent de faim et de maladie. On ne nous traite pas comme les messieurs de l'armée du Rhin.

Napoléon entre dans l'appartement qui lui est réservé, au deuxième étage. Le soleil inonde les pièces. À l'est, le donjon de la forteresse qui protège la baie des Anges se confond avec le rocher. La mer étincelle.

Joubert se tient sur le seuil.

- Le gouvernement attend de l'armée de grandes choses, dit Napoléon. Il faut les réaliser et tirer la patrie de la crise où elle se trouve.

Commander à ces hommes, reconstituer une armée avec cette cohue misérable. Il s'attelle aussitôt à cette tâche, commence à dicter à Junot, à écrire et à donner des ordres.

- Il se peut que je perde un jour une bataille, mais je ne perdrai jamais une minute par confiance et paresse, dit-il.

Rien ne sert de se plaindre, de se lamenter sur l'état des troupes, de regretter de n'en pas disposer de meilleures. C'est avec ces hommes-là qu'il faut vaincre. Il n'y a jamais d'excuses à la défaite, pas de pardon pour ceux qui échouent.

- Le soldat sans pain se porte à des excès de fureur qui font rougir d'être homme, lance-t-il. Je vais faire des exemples terribles ou je cesserai de commander à ces brigands.

Il fait déposer sur la table les sacoches contenant les deux mille louis d'or que le Directoire lui a donnés pour mener sa campagne. Une aumône. Mais l'argent viendra de sa conquête.

Qu'on rassemble les troupes.

Les officiers s'étonnent. Dès maintenant ?

- Je ne perdrai jamais une minute, répète-t-il.

Il voit entrer les généraux. Il se tient les jambes écartées, bicorne en tête, l'épée au côté. Il est au centre de leurs regards chargés de jalousie, de récriminations et de morgue. Chacun de ces hommes, Sérurier, Laharpe, Masséna, Schérer, Augereau, celui-là surtout, avec sa taille et sa carrure de lutteur, estime qu'il a plus droit que Napoléon à occuper le poste de général en chef.

Ils ont tous fait leurs preuves. Qu'est-ce que ce général de vingt-sept ans qui n'a jamais commandé en chef sinon une armée de police au service de la Convention ? Augereau le toise.

Napoléon fait un pas. Ces hommes-là ne sont que des boulets de canon. Lui, il est l'artilleur qui commande le feu.

Il les regarde l'un après l'autre. Chaque fois, c'est une épreuve de force. Une joie chaude, vibrante monte en lui quand Masséna puis Schérer baissent les yeux. Les autres plient à leur tour. Augereau s'obstine quelques instants de plus.

Lui dire par le regard : « Vos cinq pieds six pouces ne vous empêcheraient pas d'être fusillé sur l'heure. » Et se sentir décidé et prêt à le faire. C'est cela, commander.

Augereau détourne les yeux.

Les généraux sortent. Napoléon entend Masséna qui s'exclame : « Ce petit bougre de général, il croit vous écraser au premier coup d'œil, il croit faire peur. »

Je les écrase.

Napoléon s'installe à sa table de travail, face à la baie. Commander, c'est aussi écrire, parce que les mots sont des actes.

« Vous ne vous faites pas une idée de la situation administrative et militaire de l'armée, écrit-il au Directoire. Elle est travaillée par des esprits malveillants. Elle est sans pain, sans discipline, sans subordination... Des administrateurs avides nous mettent dans un dénuement absolu de tout... Une somme de six cent mille livres annoncée n'est pas arrivée. »