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Il interrompt sa lettre.

Ce commandement en chef, dans ces conditions, avec rassemblés au Piémont et en Lombardie près de soixante-dix mille Austro-Sardes, c'est la première grande épreuve.

Si je suis ce que je sens être, alors ce sera la victoire, un nouveau degré franchi. Vers quoi ? Vers plus. Il n'y a, une fois encore, aucun autre choix qu'avancer, faire avec ce dont on dispose.

Il reprend la plume : « Ici, écrit-il, il faut brûler, faire fusiller. »

Puis il ajoute, écrasant sa plume, traçant des lettres aux jambages forts : « Malgré tout cela, nous irons. »

Au travail. Agir. Agir.

Napoléon n'attend même pas que Berthier, le nouvel aide de camp, se soit installé : il dicte. Il a l'impression de lire un texte qui se déroule devant ses yeux. C'est comme si la pensée devenait mots sans même avoir eu besoin d'être formulée avant dans la tête.

Ici, il faut un atelier de cent ouvriers, pour l'artillerie et les armes. Partout il faut veiller à la distribution de viande fraîche tous les deux jours. Là, les sommes détenues par les Commissaires des Guerres doivent être versées dans les caisses de l'armée. Il ne faut pas diminuer les rations des hommes et des chevaux sans autorisation expresse. Que le général Berthier signale les officiers et les hommes qui se sont distingués.

Napoléon s'arrête de marcher. Tout à coup il paraît pensif.

- Du triomphe à la chute, il n'y a qu'un pas, dit-il. Un rien a toujours décidé des plus grands événements.

Puis il s'approche d'une table sur laquelle des cartes et des plans ont été dépliés.

- Prudence, sagesse, murmure-t-il, ce n'est qu'avec beaucoup de dextérité que l'on parvient à de grands buts et que l'on surmonte tous les obstacles, autrement on ne réussira en rien.

Il regarde Berthier, qui s'est avancé.

- Ma résolution est prise, dit Napoléon.

Il suit du doigt les axes qu'il a choisis pour les attaques.

Une nuit entière de veille pour parvenir à ce tracé. Une nuit pendant laquelle il a grossi « tous les dangers et tous les maux possibles », une nuit d'agitation pénible. Et maintenant, tout est oublié, et ne reste que ce qui doit être fait pour que l'entreprise réussisse.

Il garde son doigt sur la carte, le bras tendu, figé, alors qu'en lui une excitation aussi vive que celle qu'il ressentait lorsqu'il résolvait un problème de mathématiques semble faire trembler chaque partie de son corps, mais rien n'en transparaît.

Il va vers la fenêtre.

- Le secret des grandes batailles consiste à savoir s'étendre et se concentrer à propos, dit-il sans regarder Berthier.

En le congédiant, il murmure :

- Ce sont les axes qui doivent servir à tracer la courbe.

Tout à coup, la fatigue, l'épuisement, cette nuit qui tombe, fraîche, la solitude, cette impossibilité de dormir parce que la pensée continue de tourner vite, emportée par son élan. Le plaisir seul, dans la confiance que donne un corps offert, pourrait, quelques instants, apaiser cette sarabande de questions qu'il faut faire sortir de soi, écrire à Joséphine : « Qu'est-ce que l'avenir ? Qu'est-ce que le passé ? Qu'est-ce que nous ? Quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître ? »

Désir d'elle, si dure l'absence ! Pourquoi cette vie divisée ? « Un jour tu ne m'aimeras plus ; dis-le-moi. Je saurai du moins mériter le malheur. Vérité, franchise sans bornes... Joséphine ! Joséphine ! Souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois ; la nature m'a fait l'âme forte et décidée ; elle t'a bâtie de dentelles et de gaze. As-tu cessé de m'aimer ?... Adieu, adieu, je me couche sans toi, je dormirai sans toi. Je t'en prie, laisse-moi dormir. Voilà plusieurs nuits où je te sens dans mes bras. Songe heureux, mais ce n'est pas toi ! »

Il va et vient dans la pièce, comme pour se détacher de cette obsession qui s'accroche à lui, le harcèle. Que fait-elle ? Pense-t-elle à lui ?

La peau à nouveau le brûle.

Il ouvre la porte. Qu'on appelle ses aides de camp.

Le lendemain matin, les troupes sont rassemblées. Il entend, en arrivant, un murmure. Il voit les rangs onduler parce que les soldats se penchent pour l'apercevoir. Les tenues sont disparates. Même les officiers, en avant de leurs hommes, ont des allures de brigands.

La rumeur ne cesse pas quand il s'approche des premiers rangs. C'est une nouvelle épreuve de force. Il tire sur les rênes de son cheval, se cambre. Il domine ce moutonnement d'hommes qui tournent leurs visages vers lui. Il faut de cette foule faire une armée. Il a dû accomplir la même transformation à Toulon. Mais ici la tâche est plus rude, plus grande. Il est le général en chef.

- Soldats, lance-t-il, vous êtes nus, mal nourris ; le gouvernement vous doit beaucoup, il ne peut rien vous donner.

La rumeur enfle. Il est sur cette mer et il doit tenir la barre.

- Votre patience, le courage que vous montrez au milieu de ces rochers sont admirables, reprend-il. Mais ils ne vous procurent aucune gloire, aucun éclat ne rejaillit sur vous.

Le bruit s'apaise. On l'écoute.

- Je veux...

Du regard il parcourt l'étendue sombre où le soleil fait briller les canons des fusils.

- Je veux vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir...

Il reprend :

- Votre pouvoir.

Sur la place, entre les maisons aux façades ocre, c'est maintenant le silence.

- Vous y trouverez honneur, gloire et richesses.

Il répète : « Richesses. »

- Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage et de constance ?

Son cheval piaffe. Le silence tout à coup est rompu. La mer enfle d'une rumeur confuse où il lui est impossible de distinguer l'adhésion ou le refus.

Le soir, assis en face du général Schérer auquel il succède, il écoute l'officier lui exposer dans le détail la situation sur les différents fronts. Puis Schérer commente la proclamation de la matinée. « Les hommes ont bien réagi », dit-il.

Comment peut-on se contenter d'une incertitude ?

Il faut qu'une troupe soit liée à son chef comme les planètes au soleil.

Comment compter sur elle si chaque homme, chaque unité, chaque officier n'en fait qu'à sa guise, pense d'abord à lui au lieu d'obéir ?

Toute la nuit ne suffit pas à calmer Napoléon.

Au matin, quand Berthier lui annonce que le 3e bataillon de la 209e demi-brigade, campée sur la place de la République, est en train de se mutiner, il bondit.

Suivi par ses aides de camp, il se précipite dans l'escalier, court les rues, se trouve face à ces soldats mutinés et à ces officiers hésitants.

Mourir plutôt que d'accepter l'insubordination.

Un vieux soldat qui n'ose pas le regarder lance :

- Il nous la fout belle avec ses plaines fertiles ! Qu'il commence donc par nous donner des souliers pour y descendre !

Napoléon s'avance, seul au milieu de la troupe. Il est comme une lame affûtée qui s'enfonce dans une chair molle.

- Vous ferez traduire devant un conseil militaire les grenadiers, auteurs de la mutinerie..., commence-t-il. Vous ferez arrêter le commandant. Les officiers et les sous-officiers qui sont restés dans les rangs sans parler sont tous coupables...

Les murmures cessent, les soldats s'alignent. Les officiers baissent la tête.

Maintenant, je peux vaincre.

Le 2 avril 1796, il se met en route vers Villefranche. Après quelques centaines de mètres, il s'arrête devant une demeure, située au centre d'un jardin. Les troupes passent, marchant d'un bon pas. Il a pris ces hommes en main. Ils vont se battre, ils vont accepter de mourir. Hier, il a fait fusiller des maraudeurs et distribuer de l'eau-de-vie, des louis d'or aux généraux.