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- Messieurs, dit-il en desserrant à peine les lèvres, je vous préviens que l'attaque générale est ordonnée pour deux heures et que cette attaque ne sera pas différée d'un moment.

Puis il croise les bras et attend. Il est fort de la puissance des armes, de sa résolution et de la peur qu'elles inspirent.

Le 26 avril, avant le lever du jour, les Piémontais signent l'armistice. Il entend les cris des soldats : « Vive le général Bonaparte ! »

Comme il est simple d'imposer sa loi aux hommes quand on est un général vainqueur.

L'aube est silencieuse. Il sort de la maison où l'état-major est installé, suivi de quelques officiers.

Les rues de Cherasco sont encombrées de voitures et de charrettes remplies de foin frais sur lequel reposent des blessés. Certains geignent, leurs moignons ensanglantés. Des soldats sont affalés à même les pavés, le dos appuyé contre les façades.

Arrivé au bout d'une rue, Napoléon s'avance sur un promontoire qui domine le paysage. Les collines et le confluent du Tanaro et de la Stura sont recouverts d'une brume bleutée. Dans un champ, des morts sont alignés. Des hommes courbés vont parmi eux comme des charognards, et, quand ils se redressent, ils portent une brassée de sabres et de sacoches remplies de munitions. Ce qui est accompli, ce qui est mort n'existe plus. Seul compte ce qui reste à faire.

Il remonte d'un pas vif vers le siège de l'état-major. Les mots se pressent dans sa tête. Il y a eu les morts, les blessés, les fuyards, les maraudeurs, les lâches, les bataillons qui cédaient à la panique, les pillards qu'on a fusillés. Il y a eu toute cette réalité sanglante et boueuse.

Il s'arrête un instant devant une charrette où trois hommes blessés entassés les uns sur les autres agonisent. Ont-ils été des lâches, abattus dans le dos ? Des voleurs, surpris par un officier et condamnés, ou des héros ? Qui le sait ?

Il entre dans la maison.

Il commence à dicter à Berthier la proclamation que les officiers devront lire sur le front des troupes et qui sera imprimée, distribuée à tous.

Elle deviendra la vérité de ces jours de bataille. Il n'y aura plus d'autre réalité que celle-là :

« Soldats ! Vous avez en quinze jours remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la plus riche partie du Piémont... Dénués de tout, vous avez suppléé à tout ; vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans pont, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! Mais, soldats, vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste encore à faire. »

Puis il se penche sur la table où sont toujours déployées les cartes. Il suit du doigt ces lignes qui se dessinent dans son esprit, et, il le sait, qu'il est seul à concevoir, à imaginer. Les Autrichiens de Beaulieu sont là au bout de ses doigts.

- Demain..., commence-t-il.

Il s'arrête, d'un signe indique à Berthier qu'il doit prendre note pour le Directoire.

- Demain, je marche contre Beaulieu, je l'oblige à repasser le Pô, je passe le fleuve immédiatement après, je m'empare de toute la Lombardie et, avant un mois, j'espère être sur les montagnes du Tyrol, y trouver l'armée du Rhin et porter de concert la guerre dans la Bavière.

Tout reste à faire.

23.

Napoléon se dresse sur ses étriers et se retourne.

Cherasco n'est plus à l'horizon qu'un volume ocre qui perce le brouillard dense dans lequel la brigade de grenadiers marche depuis l'aube. Il a confiance dans ces hommes qu'il a choisis lui-même et qu'il a placés sous les ordres du général Dallemagne. Celui-ci commandait déjà les grenadiers au siège de Toulon.

Mais c'est Napoléon qui ouvre la marche.

Cette bataille qui commence pour la possession de la Lombardie, avec en son cœur ce joyau, Milan, il veut la vivre en avant, les pieds dans la boue des combats. Il ne ressent aucune crainte. La mort n'est pas pour lui. Il veut franchir le Pô le premier. Et il ne cesse de regarder ce fleuve, longue traînée argentée, qui, dès que le brouillard se dissipe, apparaît, immense et majestueux, gardé par ces hauts peupliers figés comme des hallebardiers. Dans cette même plaine, à quelques lieues plus au nord, dans les environs de Pavie, François Ier, en 1525, fut battu et fait prisonnier par un général de Charles Quint.

Ici, le royaume de France a perdu une partie. C'est la revanche, et c'est moi qui la joue.

Il presse l'allure. C'est la nuit du 6 au 7 mai 1796. On atteint le Pô à Plaisance. Quelques coups de feu. Napoléon s'élance, les grenadiers suivent. L'ennemi recule. On ne s'arrête pas.

Quand le jour se lève, Napoléon voit devant lui la Lombardie.

Le soleil joue avec l'eau des marais, des étangs. La terre est grasse. Les fermes, vastes et massives.

Voilà les terres fertiles.

Au loin on aperçoit un autre ruban brillant, l'Adda, l'affluent du Pô. Les villes dont les silhouettes s'esquissent au-dessus de la plaine ressemblent à des navires dont les clochers seraient les mâts : voici Lodi et voici Crémone.

Au milieu de la matinée du 9 mai, alors que l'on avance à marches forcées vers Lodi et son pont qui permettra de franchir l'Adda, un aide de camp surgissant tout à coup, l'uniforme blanc de poussière, annonce que les Autrichiens ont contre-attaqué. Les troupes du général Laharpe ont été saisies dans la nuit par la panique. Laharpe a été tué par les balles de ses propres soldats, qui l'ont confondu avec un parti de cavaliers ennemis.

En avant, plus vite.

Le 10 mai, Napoléon entre dans Lodi. Des milliers d'hommes sont là déjà, ceux des divisions Masséna et Augereau. Ils piétinent dans les ruelles. Napoléon, suivi par sa brigade de grenadiers, se dirige vers les berges enveloppées de fumée.

Le pont de l'Adda est battu en enfilade par une vingtaine de canons autrichiens qui tirent à la mitraille. Des morts et des blessés jonchent le tablier. On entend le sifflement des balles.

On tire de rive à rive.

C'est à moi. Un mouvement de tout le corps l'emporte, le pousse en avant, sabre au clair, sur le pont, dans la grêle des balles et dans la mitraille.

Il faut passer. L'avenir est au bout de ce pont, sur l'autre rive du fleuve.

Il n'entend rien, seulement son cœur que la course fait exploser dans sa poitrine.

Les grenadiers suivent. La cavalerie traverse le fleuve à gué, en amont. L'ennemi est contraint de reculer. Les grenadiers reprennent leur souffle, s'appuyant à leurs fusils, debout au milieu des corps étendus. Napoléon les regarde. Ils s'approchent de lui. Il a su comme eux, comme un soldat du rang, accepter le risque de mourir. Les grenadiers lèvent leurs fusils, lancent des cris. Ils sont vivants. Ils sont victorieux. Vive le général Bonaparte !

Il s'est battu comme un « petit caporal », dit un grenadier. Vive le petit caporal !

Là où François Ier a été vaincu, dans cette plaine du Pô, il est victorieux.

Il entre dans Crémone. Il exige de Parme une contribution de deux millions de francs-or, et la fourniture de dix-sept cents chevaux.

Les fermes ouvrent leurs greniers. Les villes, leurs coffres et leurs musées. Le parmesan est savoureux, accompagné de pain de froment et de lambrusco, ce vin qui pétille. Les maisons, les châteaux, les églises regorgent de tableaux dont on remplit des voitures et qu'on expédie à Paris.