Des aides de camp bondissent de cheval, apportent un pli.
Des tuniques blanches de fantassins autrichiens ont été vues dans les faubourgs de la ville. « Il faut quitter Vérone, général. » Les avant-gardes de Wurmser sont donc déjà parvenues à ce point. D'autres courriers annoncent que plus à l'ouest les troupes du général Quasdonovitch ont atteint Brescia. Les divisions de Masséna et d'Augereau ont reculé. Des uhlans s'aventurent loin en avant. Ils sont dans les environs de Mantoue. Ils attaquent les convois et les voitures isolées.
Napoléon sent dans l'attitude des officiers, il voit sur le visage des soldats l'inquiétude et l'angoisse, la peur de la défaite, la tentation de la fuite. Dans quelques heures, tout ce qu'il a gagné depuis le début de la campagne d'Italie sera peut-être perdu.
Il voudrait tant pouvoir un moment se laisser aller, trouver un appui, solliciter un conseil. Il a la sensation d'être écrasé par toutes les décisions qu'il doit prendre. Il doute de lui-même.
Il convoque les généraux qui sont sous ses ordres. Peut-être est-ce une erreur ? Mais Wurmser et Quasdonovitch avancent, victorieux.
Augereau, Masséna, Sérurier entrent dans la pièce, et immédiatement Napoléon sait qu'il ne peut rien attendre d'eux.
Commander en chef, c'est être seul.
Alors, calmement, comme s'il ne sentait pas en lui cette anxiété qui le ronge, il dit que la force d'une armée, « comme nous l'a enseigné Guibert », est le produit de la vitesse par la masse. Il faut donc déplacer les troupes à grande allure. Marcher de nuit et de jour afin de surprendre l'ennemi. Le battre. Et marcher, marcher encore jusqu'à un autre objectif.
Il décide donc de lever le siège de Mantoue, ce qui étonnera et troublera les Autrichiens, puis d'aller vers le nord avec toutes les troupes afin de battre Quasdonovitch et de revenir affronter Wurmser, qui s'imaginera avoir emporté une grande victoire en libérant Mantoue, « que nous aurons délibérément abandonnée ».
- Lever le siège de Mantoue..., commence à objecter Sérurier.
- Lever le siège, répète Napoléon d'une voix coupante. Et marcher.
Il est seul. Cela épuise. S'il pouvait se confier, être rassuré, consolé, aimé. Pouvoir un seul instant tomber l'armure, ne plus être seul, quelle paix !
Mais il est seul.
« Il y a deux jours que je suis sans lettre de toi, écrit-il en s'efforçant de bien former les caractères pour que Joséphine puisse le lire sans trop d'impatience. Voilà trente fois aujourd'hui que je me suis fait cette observation. Je fais appeler le courrier, il me dit qu'il est passé chez toi et que tu lui as dit que tu n'avais rien à lui ordonner. Fi ! Méchante, laide, cruelle, tyranne, petit joli monstre ! Tu te ris de mes menaces et de mes sottises ! Ah, si je pouvais, tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, je t'y mettrais en prison. »
Cette idée de retenir Joséphine, de ne plus être seul devient obsédante. S'il pouvait posséder au moins cela, une femme aimée, qui ne fuie pas, qui ne serait pas comme la victoire définitive, qui n'est jamais acquise, il lui semble qu'il serait apaisé.
Il l'écrit.
« J'espère que tu pourras m'accompagner à mon quartier général pour ne plus me quitter. N'es-tu pas l'âme de ma vie et le sentiment de mon cœur ? »
Le lendemain, 22 juillet 1796, il insiste : « Tu me dis que ta santé est bonne ; je te prie en conséquence de venir à Brescia. J'envoie à l'heure même Murat pour te préparer un logement dans la ville, comme tu le désires... Porte avec toi ton argenterie et une partie des objets qui te sont nécessaires. Voyage à petites journées et pendant le frais afin de ne pas te fatiguer... Je viendrai à ta rencontre le 7, le plus loin possible. »
Écrire à Joséphine, exprimer cette passion amoureuse, c'est ne pas être seul, c'est oublier, le temps de l'écriture, la guerre. Comme si brusquement n'existait pour lui que cette femme, cet amour. Il ouvre des lettres qui sont destinées à Joséphine, comme s'il violait une place forte. Puis il s'excuse, il s'humilie, il promet que c'est la dernière fois, et lui, qui fait plier le genou aux Autrichiens de Wurmser et aux Croates de Quasdonovitch, il sollicite le pardon : « Si je suis coupable, je te rends grâce. »
Il se sent mieux d'avoir ainsi pour quelques minutes seulement parlé de ses sentiments, de n'avoir engagé que lui-même, comme s'il n'était en effet qu'un jeune homme qui n'a pas encore fêté, le 15 août 1796, ses vingt-sept ans.
À cheval maintenant, en avant des troupes.
Marche, combats.
À Lonato, le 3 août, Quasdonovitch est écrasé. Wurmser, qui est entré triomphalement dans Mantoue comme prévu, en ressort pour se porter au secours de son adjoint défait.
Il faut donc battre Wurmser.
Napoléon passe dans les rues de Brescia reconquise. Les soldats se lavent dans les fontaines, se désaltèrent à cette eau jaillissante, claire, qui rafraîchit chaque rue. Des charrois remplis de fusils pris dans les manufactures d'armes cahotent sur les pavés de cette ville industrieuse, Brescia armata.
Napoléon entre dans le Municipio situé sur la Piazza Vecchi. C'est là qu'il a établi son quartier général. Il entend des rires, s'immobilise. Joséphine apparaît, entourée d'officiers ; Murat se pavane ; ce jeune capitaine Hippolyte Charles tient dans ses bras le chien Fortuné. Napoléon les écarte sans ménagement. Tous s'éloignent. Elle est là, à moi, « petite épaule, petit sein blanc élastique, bien ferme, par-dessus cela une petite mine avec le mouchoir à la créole, à croquer, et cette petite forêt noire ».
Il l'entraîne dans sa chambre avec une sorte de fureur.
Derrière la porte fermée, des aboiements. Mais Napoléon empêche Joséphine d'aller ouvrir à Fortuné. Elle renonce.
Plus tard, au dîner, cependant qu'elle garde son chien sur les genoux, Napoléon ne peut s'empêcher, en montrant l'animal, de chuchoter à Arnault, un écrivain proche de Joséphine, sur un ton où se mêlent amertume et gaieté : « Vous voyez bien, ce monsieur-là, c'est mon rival. Il était en possession du lit de Madame quand je l'épousai. Je voulus l'en faire sortir : prétention inutile. On me déclara qu'il fallait me résoudre à coucher ailleurs ou consentir au partage. Cela me contrariait assez, mais c'était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi. J'en porte la preuve à cette jambe. » Mais il s'en veut aussitôt de cette confidence. Il a déjà fini de souper. Le temps passé à table lui a toujours semblé perdu. Il oblige les autres convives à quitter la pièce, et il reste enfin en tête à tête avec Joséphine. Le chien grogne.
Un jour et demi avec elle. Une seule nuit. Les galops des chevaux. La canonnade lointaine. Les troupes de Wurmser avancent. Des uhlans sont signalés aux portes de Brescia. Joséphine pleure. Elle a peur. Qu'elle regagne Milan, avec une escorte commandée par Junot.
- Adieu, belle et bonne, toute non pareille, toute divine. Wurmser paiera cher les larmes qu'il te fait verser, dit Napoléon.
Il bat Wurmser à Vastiglina le 5 août, et le 7, après avoir repris Vérone, Mantoue est à nouveau assiégée.
J'avais décidé seul. La victoire est à moi.
Mais pour combien de temps ? Wurmser reconstitue ses forces, reçoit de nouvelles troupes. Davidovitch remplace Quasdonovitch. À chaque instant, tout peut être remis en cause. Cette incertitude du futur lui est insupportable. Elle l'épuise.
Junot a demandé à être reçu. Il raconte comment, sur la route du retour, un parti de uhlans a attaqué la voiture de Joséphine de Beauharnais. Il a fallu se battre. Deux chevaux ont été tués et les roues de la voiture ont été brisées par un boulet. Joséphine a dû emprunter un carricolo de paysan et se réfugier à Peschiera avant de regagner Milan.