Un représentant du gouvernement de Venise offre peu après sept millions en or.
D'un geste, Napoléon renvoie le financier.
Que sont ces sommes qu'on lui propose, alors qu'il sent monter en lui des désirs et des ambitions immenses ? Il ne veut pas de ces petits pourboires de la puissance. Il veut la puissance. Il veut se servir de la politique et de la diplomatie pour d'autres desseins que de remplir sa cassette personnelle. De toute manière, elle sera pleine s'il réussit. Quoi ? Lorsqu'il cherche à savoir ce qu'il désire, il ne réussit jamais à le définir. Il veut grand, il veut plus. Il ne conçoit pas qu'il y ait des limites. Et il commence, maintenant qu'il a côtoyé beaucoup d'hommes qui comptent dans ces riches petits États, duc, comtes, princes, à penser que personne ne peut le contraindre, parce qu'il se sent plus fort que tous ceux qu'il a rencontrés. N'a-t-il pas battu les généraux autrichiens ?
Il écrit sur un ton de commandement à l'empereur d'Autriche.
« Majesté, l'Europe veut la paix. Cette guerre désastreuse dure depuis trop longtemps.
« J'ai l'honneur de prévenir Votre Majesté que, si elle n'envoie pas des plénipotentiaires à Paris pour entamer les négociations de paix, le Directoire exécutif m'ordonne de combler le port de Trieste et de ruiner tous les établissements de Votre Majesté sur l'Adriatique. Jusqu'ici, j'ai été retenu dans l'exécution de ce plan par l'espérance de ne pas accroître le nombre des victimes innocentes de cette guerre.
« Je désire que Votre Majesté soit sensible aux malheurs qui menacent ses sujets, et rende le repos et la tranquillité au monde.
« Je suis, avec respect, de Votre Majesté,
« Bonaparte. »
La signature claque comme un défi, au bas de ce qui est, il le sait, un véritable ultimatum.
Au souvenir de ce texte, dans les grandes salles glacées du palais des Scaliger à Vérone, Napoléon est saisi par une anxiété qu'il ne peut maîtriser. Sur les murs, les armoiries de Scaliger reproduisent l'emblème de la famille médiévale : une échelle. Lui, le petit Corse, n'a-t-il pas voulu monter trop haut ? Les troupes d'Alvinczy approchent, trois fois plus nombreuses que les siennes. Des milliers d'hommes sont dans les hôpitaux, épuisés, blessés, après des mois de marches et de combats ininterrompus. Lors des premiers affrontements qui ont eu lieu contre Alvinczy, les 6 et 11 novembre, à Caldero, près de Vérone, il a fallu reculer.
Napoléon a été battu. Il n'a pas baissé la tête malgré la douleur insupportable de l'échec. Il a marché aux côtés des soldats dans la terre boueuse. Demain, il se battra encore. Il vaincra. Car, il le pressent, si la vague noire de la défaite, une nouvelle fois, submerge l'armée d'Italie, alors toutes les faiblesses, les fatigues accumulées, les jalousies, les rancœurs noieront les hommes, et lui, leur général en chef, le premier.
Il écrit au Directoire.
« Je vous prie de me faire passer au plus tôt des fusils, vous n'avez pas idée de la consommation qu'en font nos gens... »
Il faut que le Directoire connaisse la situation.
« L'infériorité de l'armée et l'épuisement où elle est des hommes les plus braves me font tout craindre. »
Comment la nourrir ?
« Les Allemands, en s'en allant, ont commis toutes espèces d'horreurs, coupé les arbres fruitiers, brûlé les maisons et pillé les villages... »
Il est le général en chef. Mais au-dessus de lui les Directeurs doivent prendre leurs responsabilités comme il accepte les siennes :
« Les destinées de l'Italie et de l'Europe se décident ici, en ce moment. Tout l'Empire a été en mouvement et l'est encore... Peu de jours où il n'arrive cinq mille hommes ; et depuis deux mois, il est évident qu'il faut des secours ici... Je fais mon devoir, l'armée fait le sien. Mon âme est déchirée, mais ma conscience est en repos. Des secours, des secours... »
Mais quand il marche au milieu des marais d'Alpone, le 14 novembre 1796, il ne pense plus aux secours. On fait avec ce qu'on a.
Il avance en tête des troupes, sur des étroites chaussées de terre qui traversent les marais. La ville d'Arcole est enfouie dans le brouillard. L'eau des marais est glacée, fétide. Les Autrichiens d'Alvinczy sont sur l'autre rive, retranchés. Des officiers tombent en grand nombre aux côtés de Napoléon, parce qu'ils marchent eux aussi sur ces levées de terre où l'on se presse, offrant des cibles faciles à l'ennemi.
Voici un pont de bois, comme à Lodi.
Napoléon éprouve ce même mouvement du corps. Il faut tout risquer chaque fois si l'on veut vaincre.
Napoléon s'engage, accompagné d'un tambour qui bat la charge. Il ne regarde pas derrière lui. Il arrache un drapeau des mains d'un sergent, le brandit. Il crie : « Soldats, n'êtes-vous plus les vainqueurs de Lodi ? » En avant ! Il trébuche sur des corps. On le bouscule. Des grenadiers le dépassent, une décharge ennemie et ils sont couchés à terre. Il est seul, poitrine offerte. La mort n'est rien si elle vient ainsi au cœur de l'action. Muiron, Muiron son ami du siège de Toulon, le meilleur de tous ses aides de camp, se place devant lui. Une secousse. Muiron est mort. Son corps glisse contre celui de Napoléon. Il faut avancer. Il glisse, heurte l'un des montants du pont, bascule et tout s'efface. La nuit l'enveloppe.
Lorsqu'il ouvre les yeux, il écoute sans mot dire son frère Louis lui expliquer qu'il s'est évanoui et qu'on l'a arraché au marais au moment où des Croates arrivaient de l'autre rive pour se saisir de lui.
Il se redresse. C'était l'épreuve. Le moment sombre. Il est vivant. Alvinczy est battu.
Que la cavalerie poursuive les Autrichiens, dit-il. Un officier murmure que c'est là une manœuvre risquée qui ne se pratique jamais.
- La guerre, c'est imaginer, dit-il en fermant les yeux.
Il pense à Muiron, aux hommes dont on voyait les dos comme des troncs morts affleurant à fleur d'eau dans les marais de l'Alpone. Il aurait pu être l'un d'eux. Mort comme Muiron qui a donné sa vie pour lui. Mais tout est possible, puisqu'il est vivant. La mort l'a effleuré comme pour lui faire sentir qu'elle ne voulait pas de lui, qu'il était encore plus fort qu'elle.
Il est las mais déterminé, dans la voiture qui le conduit à Milan. Ses membres sont comme brisés par la fatigue. Il tousse. Mais il n'y a que la mort qui empêche d'agir. Et il a tant de choses à faire encore. Le Directoire a envoyé de Paris le général Clarke, chargé de négocier avec Vienne.
On se méfie donc de moi. Moi, le vainqueur. Moi, dont Paris applaudit les succès.
Au point que la rue Chantereine où habite Joséphine a été baptisée « rue de la Victoire », et qu'un théâtre joue une pièce à la gloire de Napoléon, intitulée Le Pont de Lodi. Chaque soir, les spectateurs se lèvent pour applaudir le général vainqueur et héroïque.
Mais les directeurs le craignent. On n'en finit jamais avec la rivalité entre les hommes.
Que ma femme me console.
Le 27 novembre, Napoléon entre dans le palais Serbelloni. Il n'a pas besoin d'aller au-delà du perron. Ce palais est vide, mort. Où est-elle ? À Gênes, invitée par le Sénat à présider des festivités. Partie avec Hippolyte Charles. « Qu'on le fusille ! » crie-t-il. Puis il se reprend. Que pourrait-il invoquer ? La jalousie ? Qui est ridicule ? Le mari ou l'amant ? Il ne reste que le désespoir, comme une petite mort qui répète dans la vie privée cette chute dans les marais de l'Alpone, du haut du pont d'Arcole.
« J'arrive à Milan, écrit-il à Joséphine, je me précipite dans ton appartement, j'ai tout quitté pour te voir, te presser dans mes bras... Tu n'y étais pas : tu cours les villes avec des fêtes, tu t'éloignes de moi lorsque j'arrive... Accoutumé aux dangers, je sais le remède aux ennuis et aux maux de la vie. Le malheur que j'éprouve est incalculable ; j'avais le droit de ne pas y compter.