« Je serai ici jusqu'au 9 dans la journée. Ne te dérange pas ; cours les plaisirs ; le bonheur est fait pour toi. Le monde entier est trop heureux s'il peut te plaire, et ton mari seul est bien, bien malheureux... »
La nuit est interminable. Quand donc viendra le jour ? Cette victoire sur Joséphine, il ne la remportera pas. Il a donné des ordres pour qu'Hippolyte Charles soit, cette fois, renvoyé de l'armée d'Italie par ordre du général en chef, mais il l'avait déjà exigé. Et Joséphine avait pleuré, supplié. Et il était revenu sur sa décision.
« Environnée de plaisir, tu aurais tort de me faire le moindre sacrifice, écrit-il... Je n'en vaux pas la peine, et le bonheur ou le malheur d'un homme que tu n'aimes pas n'a pas le droit de t'intéresser... Quand j'exige de toi un amour pareil au mien, j'ai tort : pourquoi vouloir que la dentelle pèse autant que l'or ? J'ai tort si la nature ne m'a pas donné les attraits pour te captiver, mais ce que je mérite de la part de Joséphine, ce sont des égards, de l'estime, car je t'aime à la fureur et uniquement. »
Il quitte Milan.
Il a hâte de retrouver la guerre. Elle ne trompe pas.
On voit sur le plateau de Rivoli, dans la nuit du 14 janvier 1797, les feux des avant-postes autrichiens du général Alvinczy, revenu avec de nouvelles troupes. En face, à quelques centaines de mètres seulement, ces feux qui forment au sommet des collines comme une zone étoilée sont ceux des divisions Joubert et Masséna.
On passe la nuit à préparer la bataille. Là, à gauche, en réserve, Masséna. À droite, vers l'Adige, la division Joubert. Au centre, Berthier et ses hommes.
Le matin vient vite. Il faut parcourir en compagnie de Murat et de l'aide de camp Le Marois la ligne des troupes. Un régiment fait retraite. On lance une contre-attaque. Des officiers s'élancent ventre à terre, après avoir pris leurs ordres.
La bataille est indécise. Tout à coup, au son de la musique et drapeaux déployés, des renforts surviennent, ce sont ceux du 18e régiment. Napoléon va à leur rencontre. Les mots qu'il prononce résonnent comme des roulements de tambour.
- Brave 18e, vous avez cédé à un noble élan ; vous avez ajouté à votre gloire ; pour la compléter, en récompense de votre conduite, vous aurez l'honneur d'attaquer les premiers ceux qui ont eu l'audace de nous tourner.
Des vivats lui répondent, des hommes chargent à la baïonnette, bousculent les Autrichiens, qui commencent à se rendre par centaines en criant : « Prisonniers ! Prisonniers ! »
On n'a que le temps de commander et d'agir.
La nuit vient. On s'entasse dans deux chambres, à plusieurs dizaines d'officiers. Napoléon est au centre de ce groupe. On mange du pain rassis et du jambon rance.
Napoléon plaisante sur la qualité de cette « pitance ».
- Pitance d'immortalité est toujours bonne, lance le capitaine Thiébaud.
Puis l'officier baisse les yeux, tout à coup intimidé, lui qui a combattu toute la journée, sabre au clair. Voilà qui confirme Napoléon dans la certitude qu'il a reçu le don qui permet de commander aux autres hommes.
Il choisit sa place sur la paille. Il va dormir entre ses officiers. Il partage leur sort, mais il est seul.
Le matin, il faut parler aux soldats, que la nuit a glacés. Commander, c'est ne pas s'arrêter à leur souffrance, mais exiger d'eux qu'ils marchent encore pour battre Wurmser qui tente de porter secours à Alvinczy et à un autre général autrichien, Provera. « Général, tu veux de la gloire ? lance un soldat. Eh bien, nous allons t'en foutre, de la gloire ! »
Ils s'ébranlent d'un pas rapide.
Ils battront Wurmser à La Favorite. Provera se rendra avec ses troupes. Wurmser capitulera le 2 février et évacuera Mantoue.
On devient autre à vaincre ainsi, à entendre les vivats des hommes qui meurent quand vous leur en donnez l'ordre. Quand les Milanais comptent vingt-deux mille prisonniers qui traversent la ville et marchent, encadrés par des soldats, vers la France. Quand on rentre dans Vérone avec autour de soi des guides portant déployés plus de trente drapeaux enlevés à l'ennemi, à Rivoli.
On parle et on écrit d'une manière différente quand on peut dire à des soldats : « Vous avez remporté la victoire dans quatorze batailles rangées et soixante-dix combats. Vous avez fait plus de cent mille prisonniers, pris à l'ennemi cinq cents pièces de canons de campagne, deux mille de gros calibre... Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de trois cents objets, chefs-d'œuvre de l'ancienne et de la nouvelle Italie... »
Et les Directeurs voudraient donner leurs ordres depuis Paris ? La politique, la diplomatie, c'est moi aussi.
Napoléon reçoit les envoyés du pape et signe avec eux le traité de paix de Tolentino : aux seize millions déjà promis, ils doivent ajouter quinze autres millions, et céder Avignon.
Je modifie la carte de la France.
Et voici la mer.
Le 4 février 1797, Napoléon occupe Ancône. Il va seul au bout de la digue du port. Il regarde droit devant lui.
- En vingt-quatre heures, on va d'ici à la Macédoine, dit-il à Berthier qu'il retrouve sur le quai.
La Macédoine, terre natale d'Alexandre le Grand.
Mais, brusquement, toutes les victoires acquises appartiennent au passé, déjà poussiéreux.
« Je suis toujours à Ancône, écrit-il quelques jours plus tard à Joséphine. Je ne te fais pas venir, parce que tout n'est pas encore terminé. D'ailleurs, ce pays est très maussade, et tout le monde a peur.
« Je pars demain pour les montagnes. Tu ne m'écris point... Je ne me suis jamais autant ennuyé qu'à cette vilaine guerre-ci. »
25.
Les montagnes sont devant Napoléon.
Il s'est arrêté au début de cette route qui, partant de Trévise, conduit au premier fleuve qu'il faut traverser, la Piave. Au-delà, il y a deux autres vallées, celle du Tagliamento et de l'Isonzo.
Les soldats avancent devant lui, d'un pas lourd et lent. La route est étroite et sa pente est déjà forte. Ces hommes sont fatigués, comme lui. Il leur a écrit : « Il n'est plus d'espérance pour la paix qu'en allant la chercher dans les États héréditaires de la maison d'Autriche. »
Mais il faut encore se battre, affronter un nouveau général autrichien, l'archiduc Charles, qui a massé ses troupes dans le Tyrol, vers le col de Tarvis, à la source et au-delà de ces fleuves.
Et pour cela, il faut s'enfoncer dans ces vallées caillouteuses, franchir la Piave, le Tagliamento, l'Isonzo, marcher entre les pentes couvertes d'éboulis, dominés par ces massifs calcaires d'un blanc bleuté, dont les flancs et les sommets sont lacérés comme si la montagne n'était qu'un immense squelette dépouillé de tout lambeau de chair.
C'est au-delà, dans le Tyrol, le Frioul et la Carinthie, vers Judenburg, Klagenfurt, que l'on retrouvera les prairies et les forêts.
Ici, la pierre est éclatée, coupante.
Napoléon est inquiet.
« À mesure que je m'avancerai en Allemagne, dit-il, je me trouverai plus de forces ennemies sur les bras... Toutes les forces de l'Empereur sont en mouvement et dans tous les États de la maison d'Autriche, on se met en mesure de s'opposer à nous. » Il pense à ces forces françaises qui restent l'arme au pied, là-bas, sur le Rhin. « Si l'on tarde à passer le Rhin, ajoute-t-il, il sera impossible que nous nous soutenions longtemps. »
Mais les armées de Moreau demeurent immobiles sur les bords du Rhin ; celle de Sambre-et-Meuse, reprise en main par Hoche, semble vouloir attaquer, mais quand ?
Et si eux remportaient la victoire sur l'Autriche, l'ennemi principal, si eux obtenaient que Vienne signe la paix, que resterait-il de la gloire de l'armée d'Italie et de son général en chef ?