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La scène se met en place. Le 13 avril 1797, dans la petite ville de Leoben, les deux plénipotentiaires autrichiens demandent à être reçus.

Napoléon les fait attendre, parce qu'il faut que ces deux « Messieurs », deux nobles élégants et raides, le général comte de Merveldt et le comte de Beauregard, comprennent qu'ils ne sont pas les maîtres de la négociation.

À les imaginer qui s'impatientent malgré leur impassibilité, Napoléon éprouve le plaisir du joueur qui anticipe de plusieurs coups la marche de la partie. Il a appris, il apprend, à mettre ainsi les hommes, fussent-ils les plus avertis, dans une situation de déséquilibre. Tout compte, dans cette lutte d'homme à homme, de pouvoir à pouvoir, qu'est une discussion.

Il veut obtenir que l'Autriche renonce à la Belgique et à la rive gauche du Rhin. Il lui proposera en échange la Vénétie, qu'il ne contrôle pas encore, mais il suffira d'un prétexte pour renverser le pouvoir du Doge. La France conservera les îles Ioniennes.

Ces propositions devront demeurer secrètes. Que penseraient les Vénitiens ? Comment jugeraient les Directeurs qui ont déjà fait savoir qu'il fallait céder à l'Autriche, si elle négociait, la Lombardie ?

Napoléon entre d'un pas lent dans la pièce au plafond bas où se tiennent les deux plénipotentiaires. Il va gagner, puisqu'il sait ce qu'il veut. Ce qui fait la force d'un homme, général ou chef d'État, c'est de voir plus loin, plus vite que ses adversaires.

Le 18 avril, les Préliminaires de Leoben sont signés entre Napoléon et les envoyés de Vienne.

J'ai poussé ma pièce.

Une nuit d'insomnie à nouveau.

Il faut jouer sur toutes les cases. Faire partir un courrier pour le Directoire, avec le texte des Préliminaires, et menacer sur un ton modeste de démissionner si les Préliminaires ne sont pas acceptés. Trouver les mots pour contraindre ces hommes à ne pas refuser, même s'ils ne croient à aucune des phrases qu'ils lisent. Les enfermer dans la nasse. Et ne pas prêter le flanc à la critique. Il appelle un aide de camp, il dicte.

« Quant à moi, je vous demande du repos. J'ai justifié la confiance dont vous m'avez investi... et acquis plus de gloire qu'il n'en faut pour être heureux... La calomnie s'efforcera en vain de me prêter des intentions perfides, ma carrière civile sera comme ma carrière militaire une et simple. Cependant vous devez sentir que je dois sortir d'Italie et je vous demande avec instance de renvoyer, avec la ratification des Préliminaires de paix, des ordres sur la première direction à donner aux affaires d'Italie, et un congé pour me rendre en France. »

Du repos ?

Qu'est-ce que le repos ?

Durant cette nuit du 19 avril 1797, des officiers essoufflés, le visage tiré par la fatigue, pénètrent dans le quartier général. D'un regard, Napoléon les arrête. Commander, c'est tenir à distance respectueuse.

- Quatre cents..., commence l'un.

Quatre cents soldats français, le plus souvent des blessés immobilisés dans leurs lits d'hôpital, ont été tués, égorgés, poignardés, sabrés à Vérone, par des bandes de paysans.

À Venise, un bateau français en rade du Lido a été attaqué, son capitaine tué.

Napoléon congédie les officiers. La vengeance est nécessaire à l'ordre. À la violence il faut répondre par une violence plus grande encore. Il a appris cette loi dans son enfance, à Brienne, à l'École Militaire, à Ajaccio, dans ses premiers commandements, ses premières batailles.

Mais on peut aussi utiliser la vengeance nécessaire comme prétexte à une action déjà décidée. Si l'adversaire se découvre et n'a pas vu l'attaque qui le menace, tant pis pour lui. Il faut frapper vite et fort.

« Croyez-vous, écrit Napoléon au Doge de Venise, que mes légions d'Italie souffriront le massacre que vous excitez ? Le sang de mes frères d'armes sera vengé. »

La répression impitoyable s'abat sur les massacreurs de Vérone, et les troupes françaises entrent à Venise. C'en est fini de la République de Venise, vieille de treize siècles d'histoire indépendante. Elle va pouvoir être livrée à l'Autriche en échange de la rive gauche du Rhin et de la Belgique, et le Directoire approuve, après de longs débats, ces Préliminaires de Leoben.

Je dessine la nouvelle carte de l'Europe.

Quelques jours plus tard, Napoléon décachette le premier courrier que lui adresse de Paris son aide de camp Lavalette :

« Tous, mon cher général, ont les yeux fixés sur vous. Vous tenez le sort de la France entière dans vos mains. Signez la paix et vous la faites changer de face comme par enchantement. Dussiez-vous la faire sur les seules bases du traité préliminaire de Leoben, concluez-la... Et alors, mon cher général, venez jouir des bénédictions du peuple français tout entier qui vous appellera son bienfaiteur. Venez étonner les Parisiens par votre modération et votre philosophie. »

Napoléon relit le courrier.

Il aime ce printemps 1797.

26.

Il a vingt-huit ans. Il apprend à régner.

Il a décidé qu'il logerait avec les siens, sa famille arrivée de Marseille, son état-major, ses invités, cette foule qui maintenant l'entoure au château de Mombello, à douze kilomètres de Milan, une villa somptueuse qu'il a choisie pour fuir les chaleurs de l'été lombard.

Joséphine est à ses côtés. Enfin !

Il la voit à chaque instant, quand il veut. Tout change, même avec une épouse, quand on règne. Elle ne se rend plus sur le Corso, cette promenade des élégantes milanaises qui, dans leurs voitures basses, les bastardelle, s'en vont se faire admirer par les cavaliers qui chevauchent à leur hauteur puis s'arrêtent pour prendre des glaces au café Corsia de Servi. Il n'appréciait pas cette pressante cour d'officiers.

Ici, à Mombello, ils sont toujours autour d'elle, mais ils le craignent.

Il aime voir Joséphine présider les dîners qu'on donne tous les soirs sous une grande tente élevée dans le parc. La table est dressée pour quarante couverts.

Napoléon parle, on l'écoute religieusement, chacun tourne la tête vers lui. Il est le maître. Il impose la frugalité des menus : soupe, bouilli, entrée, salade et fruits, et un seul vin.

Il régente ce monde : ses sœurs Pauline et Caroline, son frère Jérôme, Eugène et Hortense de Beauharnais.

Souvent il sent peser sur lui le regard de sa mère et il surprend aussi le coup d'œil qu'elle jette à Joséphine. Elle ne l'aime pas, mais Joséphine ici est à sa place, entourée par les diplomates autrichiens ou napolitains, tous aristocrates. Il l'observe. Elle a la grâce et l'élégance de la vicomtesse qu'elle a été. Il est saisi parfois d'un brusque désir. Il l'entraîne alors. Peu importe ce que pensent les convives de son attitude.

Il a, lors d'une excursion au lac Majeur en compagnie de Berthier et du diplomate Miot de Mélito, mesuré la gêne des deux hommes qui baissaient les yeux quand il se permettait d'enlacer Joséphine. Mais quoi ! Elle est son épouse, et c'est lui qui fixe les règles.

Cela fait longtemps qu'il ne s'est senti aussi joyeux, aussi léger, peut-être même est-ce la première fois. Son corps reprend des forces. L'énergie ne lui a jamais manqué, mais peu à peu il chasse hors de lui la fatigue comme cette mauvaise gale qui le démange de moins en moins souvent.

Il décide de la vie des uns et des autres, et il éprouve à cela une joie profonde, peut-être l'une des plus fortes qu'il ait ressenties. Sa sœur Élisa a épousé à Marseille un modeste capitaine corse, Félix Bacciocchi. Soit. Il réprouve mais il est contraint d'accepter. Mais on célébrera le mariage religieux à la chapelle du château, en même temps que celui qu'il a voulu entre sa plus jeune sœur Pauline et le général Leclerc. De Bacciocchi, puisque les Anglais ont quitté la Corse depuis le mois d'octobre 1796, on fera un commandant des défenses d'Ajaccio. Joseph, maintenant que les paolistes sont partis dans les bagages des Anglais, a réussi à se faire élire député d'Ajaccio au Conseil des Cinq-Cents, un des rares élus comptés comme jacobins dans une majorité de députés aux tentations monarchistes. On fera de Joseph l'ambassadeur de la République à Rome. Ce sont des faveurs que les Directeurs ne peuvent refuser. Louis Bonaparte est déjà capitaine. Lucien, l'indépendant, l'ambitieux, est Commissaire aux armées, à celle du Nord, du Rhin, puis en Corse, mais surtout il traîne à Paris. Quant à celle vêtue de noir, devant laquelle tous s'inclinent avec respect, Letizia Bonaparte, puisqu'elle veut rentrer en Corse, on organise en souverain son voyage de retour.