Peut-il être sûr d'Alexandre ?
Il passe en revue avec lui les régiments de la Garde personnelle du tsar.
- Votre Majesté me permettra-t-elle de donner la Légion d'honneur au plus brave, à celui qui s'est le mieux conduit dans cette campagne ? demande-t-il.
Un grenadier est désigné. Napoléon lui accroche sa Légion d'honneur sur la poitrine.
- Grenadier Lazaref, tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus amis, ton maître et moi.
Il étreint Alexandre.
De qui peut-on être sûr ?
Autour de lui, quelques voix s'inquiètent déjà. On ne peut se fier à Alexandre, lui répète-t-on.
Il hésite, convoque le général Savary. Il le fixe. L'homme est un fidèle parmi les fidèles. Il l'a montré au moment de l'arrestation et de l'exécution du duc d'Enghien.
- J'ai confiance dans l'empereur de Russie, lui dit-il, nous nous sommes donné réciproquement des marques de la plus grande amitié après avoir passé ici vingt jours ensemble, et il n'y a rien entre les deux nations qui s'oppose à un entier rapprochement.
Il s'approche de Savary, lui pince l'oreille.
- Allez y travailler.
Savary sera l'ambassadeur de Napoléon à Saint-Pétersbourg. Et il faudra bien que les salons l'acceptent, lui, le général accusé d'être le responsable de la mort du duc d'Enghien.
- Je viens de faire la paix, continue Napoléon. On me dit que j'ai eu tort, que je serai trompé ; ma foi, c'est assez de faire la guerre. Il faut donner le repos au monde.
Il marche autour de la pièce.
- Dans vos conversations à Pétersbourg, ne parlez jamais de la guerre, ne frondez aucun usage, ne remarquez aucun ridicule, chaque peuple a ses usages et il n'est que trop dans les habitudes des Français de rapporter tout aux leurs et de se donner pour modèle, c'est une mauvaise marche...
Il accompagne Savary jusqu'à la porte.
- La paix générale est à Pétersbourg, dit-il, les affaires du monde sont là.
Napoléon quitte Tilsit le 9 juillet à 22 heures. Il a hâte maintenant de retrouver Paris, le cœur de l'Empire. Voilà dix mois qu'il est absent.
Il passe à Königsberg, à Posen. Il s'arrête un jour ici, quelques heures là. Il est impatient devant les réticences des uns, les oppositions des autres.
- Faites connaître aux habitants de Berlin que, s'ils ne paient pas les 10 millions de leur contribution, ils auront une garnison française éternellement, lance-t-il au général Clarke à l'étape de Königsberg.
Ne savent-ils pas qu'il est le vainqueur, l'Empereur des rois ?
Et les Portugais l'ignorent-ils aussi ? Qu'ils ferment leurs ports aux Anglais avant le 1er septembre, écrit-il à Talleyrand sur la route de Dresde, « faute de quoi je déclare la guerre au Portugal et les marchandises anglaises seront confisquées ».
Il ne veut plus, il ne peut plus maintenant tolérer qu'on résiste stupidement. La Prusse, la Grande Russie ont plié ou recherché son alliance, croit-on qu'il va se laisser faire par des Portugais ou des Espagnols ? Ou bien par le pape qui, selon une dépêche d'Eugène de Beauharnais, envisage de le dénoncer ! « Me prend-il pour Louis le Débonnaire ? Je serai toujours Charlemagne dans la cour de Rome ! »
Il arrive à Dresde le vendredi 17 juillet.
La ville est belle, décorée, illuminée. Le roi de Saxe s'incline, l'invite respectueusement aux fêtes qu'il a préparées en son honneur.
Les femmes, parées, font la révérence, accueillantes.
Il s'attarde quelques jours. Il reçoit des délégués polonais, leur présente le roi de Saxe. Voilà le souverain du grand-duché de Varsovie qu'il décide de créer avec les provinces polonaises arrachées à la Prusse. Mais des troupes françaises resteront dans le grand-duché, dont l'Empereur français sera donc le vrai maître. Ce n'est pas la Pologne que les patriotes polonais espéraient, admet-il, mais c'en est peut-être le germe. Et peut-être est-ce déjà trop pour Alexandre, même si le tsar a accepté le principe du grand-duché.
Il pense à Marie Walewska.
Et il écrit à Joséphine.
« Mon amie, je suis arrivé hier à 5 heures du soir à Dresde, fort bien portant quoique je sois resté cent heures en voiture, sans sortir. Je suis ici chez le roi de Saxe, dont je suis fort content. Je suis donc rapproché de toi, de plus de moitié du chemin.
« Il se peut qu'une de ces belles nuits je tombe à Saint-Cloud comme un jaloux, je t'en préviens.
« Adieu, mon amie, j'aurai grand plaisir à te revoir.
« Tout à toi.
« Napoléon »
Il ne veut plus s'arrêter que le temps nécessaire à l'échange des chevaux.
Il traverse Leipzig, Weimar et Francfort.
À Bar-le-Duc, cette silhouette-là, cet homme qui s'avance et qui semble sortir d'un autre monde, oui, cet homme qui l'appelle Sire, qui donne son nom, « de Longeaux », c'était l'un de ses condisciples à l'école militaire de Brienne.
Napoléon se souvient. Il y a vingt-cinq ans.
Il écoute quelques minutes les propos de De Longeaux, puis lui accorde une pension et repart aussitôt pour Épernay.
À 7 heures, le lundi 27 juillet 1807, il arrive à Saint-Cloud.
Troisième partie
Il faut que les destinées s'accomplissent
28 juillet 1807 - décembre 1807
11.
- Je veux, dit Napoléon.
Il regarde fixement sa sœur Caroline qui, debout, raide, le défie. Elle ne nie pas. Il a hurlé. Elle s'est tue. Comment pourrait-elle réfuter ce qu'elle a délibérément affiché à l'Opéra, aux Tuileries, dans les rues et les salons de Paris, cette liaison avec le général Junot, gouverneur militaire de la capitale ? Et pendant ce temps-là son époux, Murat, chargeait à la tête de la cavalerie, à Heilsberg, à Friedland. Et, maintenant, Murat veut se battre en duel avec Junot !
Ridicule. Ce duel n'aura pas lieu.
Napoléon fait quelques pas. Il serre le pommeau de son épée. Il sent sous ses doigts les arêtes du Régent, cet énorme diamant qu'il a fait sertir sur sa lame impériale. Il a appris la liaison de Caroline et Junot le jour même de son arrivée à Paris. Elle doit cesser immédiatement.
- Je veux, répète-t-il.
Depuis sa première audience, hier, mardi 28 juillet à 8 heures, ici, au château de Saint-Cloud, il a prononcé presque à chaque instant ces deux mots. Il veut, et il n'est plus question que l'on discute ses ordres.
Il a décidé, déjà, de supprimer le tribunat. À quoi sert cette assemblée de bavards qui discutent de projets de loi ?
Il a décidé de changer de ministres. Il veut en finir avec Talleyrand. Il l'a observé, à Tilsit, se conduisant non comme un ministre des Relations extérieures aux ordres de son Empereur, mais comme un prince ayant sa cour, gardant ses distances, le regard ironique. Mais il y a plus grave. Ce ministre est à vendre, toujours.
- C'est un homme à talents, dit Napoléon à Cambacérès en lui annonçant le changement de ministère. Mais on ne peut rien faire avec lui qu'en le payant. Les rois de Bavière et de Wurtemberg m'ont fait tant de plaintes sur sa rapacité que je lui retire son portefeuille.
Il sera vice-Grand Électeur, avec 495 000 francs par an ! Et Champagny le remplacera. Berthier est fait vice-connétable, et Clarke devient ministre de la Guerre.
Je veux.
Il faut tenir les ministres en main. Ce ne sont que des exécutants.
Mais il faut par cet exemple qu'on sache que tout le monde doit se soumettre. Durant ces dix mois d'absence impériale, on a pris de mauvaises habitudes. On a même espéré ici et là voir mourir l'Empereur ! Il en est sûr.