- Vous m'exilez, qu'auriez-vous fait de plus si j'avais commis un crime ?
Napoléon s'approche encore, donne une tape amicale à Junot, qui fut, aux temps sombres, son aide de camp, son ami, son soutien.
- Tu n'as pas commis de crime, mais une faute, dit-il.
Junot doit s'éloigner de Paris quelque temps pour faire oublier sa liaison avec Caroline Murat.
Junot baisse la tête.
- Tu auras une autorité sans bornes, lui dit Napoléon en le raccompagnant, le bâton de maréchal est là-bas.
Car les troupes, Napoléon en est sûr, devront aller imposer la loi impériale à Lisbonne. La raison ne vient aux rois que lorsqu'ils sont vaincus.
Et comment ne pas réagir, dès lors que l'Angleterre ne renonce pas ?
Dans la chaleur accablante de la fin du mois d'août 1807, alors que s'achève la cérémonie religieuse du mariage entre Catherine de Wurtemberg et Jérôme, roi de Westphalie, Napoléon apprend que des troupes anglaises ont débarqué sur la côte danoise, qu'elles mettent en batterie des pièces de canon pour bombarder Copenhague. « Je ressens une grande indignation de cet horrible attentat », dit Napoléon.
C'est bien le vent de la guerre qui continue de souffler, qui frappe ce coin d'Europe comme il heurte la côte portugaise.
Et il faut faire front, compter sur l'alliance avec « le puissant Empereur du Nord », le tsar, le flatter, lui montrer qu'on est désormais de sa famille.
« Cette union entre Catherine et Jérôme, écrit Napoléon à Alexandre Ier, m'est d'autant plus agréable qu'elle établit entre Votre Majesté et mon frère des liens de parenté auxquels nous attachons le plus grand prix. Je saisis avec un véritable plaisir cette occasion pour exprimer à Votre Majesté ma satisfaction des rapports d'amitié et de confiance qui viennent d'être établis entre nous, et pour l'assurer que je n'omettrai rien pour les cimenter et les consolider. »
Mais que valent l'amitié et la confiance en politique ? Et combien de temps durent-elles ?
12.
Napoléon parcourt lentement les galeries du château de Fontainebleau. Il n'aime pas ces fins de journée d'octobre. Il sent déjà que le sommeil le gagne. Après le travail intense de la journée puis la chasse, souvent - et il galope plusieurs heures d'affilée dans les forêts qui entourent le château -, ces soirées lui pèsent. Il s'ennuie.
Il voit, devant l'entrée du grand salon où l'Impératrice rassemble son cercle, ces femmes qui le regardent s'avancer. Laquelle lui résisterait s'il la choisissait pour la nuit ? Pas une seule « cruelle », a-t-il lancé hier soir à Joséphine pour la provoquer, l'irriter, mettre un peu de piment dans cette conversation terne, inutile, qui le lasse si vite.
- Vous ne vous êtes jamais adressé qu'à des femmes qui ne l'étaient pas, a répondu Hortense, qui était assise près de sa mère.
Cela l'a amusé. Mais le poids de l'ennui est vite retombé. Même au théâtre de la cour, qu'il a fait aménager et où les acteurs de la Comédie-Française viennent deux fois par semaine donner une représentation, il succombe au sommeil. Il connaît par cœur Le Cid ou Cinna. Il bâille quand on donne une pièce de Marmontel, musique de Grétry, L'Ami de la maison. Il faut ne pas avoir vécu ce qu'il a vécu, les boulets tombant autour de lui, ou bien la belle reine Louise mordillant ses lèvres d'humiliation, de colère et de dépit, pour s'amuser de ces spectacles, qui ne le distraient plus.
Il préfère son cabinet de travail, cette excitation des dépêches, cette nécessité d'inventer une réponse, de concevoir un plan, de prévoir une politique, d'imaginer. Ah, imaginer ! Voilà qui tient en éveil !
Cet après-midi, alors qu'il chassait en avant de la troupe de ses invités, les femmes pelotonnées dans leurs calèches, il s'est tout à coup retrouvé dans une clairière, seul, ne sachant plus où il était. Forêt de Pologne ou d'Allemagne ? Forêt de Fontainebleau ?
Il est resté plusieurs minutes ainsi, emporté par ses souvenirs puis par l'imagination.
Comment répondre aux Anglais qui, après avoir bombardé durant cinq jours Copenhague, ont obtenu la capitulation danoise et se sont emparés comme des pirates de la flotte danoise ?
Maudite Angleterre ! Il faut lui serrer le cou.
Il a dicté ce matin un décret renforçant le blocus. Il doit être effectif de la Hollande au Portugal, de la Baltique à l'Adriatique.
Il a dû écrire à Louis pour qu'il fasse enfin fermer les ports de Hollande aux marchandises anglaises. « On n'est point roi quand on ne sait pas se faire obéir chez soi ! » lui a-t-il dit.
Quant au Portugal, « je me regarde comme en guerre avec lui », a-t-il expliqué à Champagny, qui n'a pas les habiletés de M. de Talleyrand mais qui est sans doute moins vénal que lui.
La guerre à nouveau ?
Son cheval piaffe dans la clairière. Napoléon a un moment de désespoir, imaginant des forêts nouvelles, au Portugal, peut-être en Espagne, où tant d'hommes pourront être fauchés, qu'il va avoir à parcourir par tout temps.
Mais peut-il laisser les Anglais dicter leur loi ? La Hollande, le Portugal doivent fermer leurs ports. L'Adriatique doit devenir un lac français. La Russie doit être une alliée dans ce conflit entre la terre et la mer.
Il se répète alors que la meute se rapproche, emplissant de ses aboiements la forêt : « Je me suis décidé à ne plus rien ménager envers l'Angleterre ; cette puissance étant la souveraine des mers, le moment est venu où je dois être le dominateur du continent. D'accord avec la Russie, je ne crains plus personne. Le sort en est enfin jeté. »
Le cerf passe, poursuivi par les chiens, qui reviennent bientôt dans la clairière, la langue pendante, bredouille.
La colère saisit Napoléon.
Que vaut donc cette meute ? Que sont donc ces rabatteurs ?
Il se dirige seul vers le pavillon de chasse qu'il a fait meubler douillettement.
Mme de Barrai l'attend.
Il faut une femme pour le distraire quelques minutes. Elle est là, avec sa silhouette massive. Il rit. Elle s'étonne. Peut-il lui dire qu'il pense, en la voyant, qu'il ne lui manque qu'un gilet de fer pour ressembler à un cuirassier, mais qu'elle ne sait pas résister à la charge ?
Elle est l'une des femmes qui sont ce soir à l'entrée du salon de l'Impératrice. Elle se tient proche de Pauline, dont elle est dame de compagnie.
Il ignore le regard complice de Pauline. Ses sœurs Pauline, Caroline, mais aussi Talleyrand ou Fouché, ont pour lui des femmes plein leurs manchons ou leurs poches. Et même Joséphine est complaisante, dès lors qu'il ne s'agit que de brèves étreintes.
Elle ne craint qu'une chose - la répudiation, le divorce. Et elle vit dans cette hantise depuis que Léon, mon fils, est né, depuis que Napoléon-Charles, le fils d'Hortense, est mort.
Elle sait que je pense à l'avenir de l'Empire et de la dynastie.
Alors, elle pousse vers le lit impérial l'une ou l'autre, qui ne pourront la remplacer sur le trône.
Elle a favorisé l'installation, dans l'un des appartements du château, de Carlotta Gazzani, qui fait partie de sa suite. Mais ce qu'elle a à craindre de cette belle Génoise ne l'inquiète pas. Joséphine n'a jamais eu le culte de la fidélité !
Et elle n'ignore pas combien l'ennui naît vite de la rencontre de deux corps qui ne recherchent que le plaisir !
Et elle sait que Napoléon ne supporte ni l'ennui ni la sensation de vide.
Il fait quelques pas dans le salon de l'Impératrice. Il voit Talleyrand dans son costume d'apparat de vice-Grand Électeur. Le visage du prince de Bénévent paraît encore plus pâle, contrastant avec son habit de velours rouge aux parements d'or, les manches couvertes de broderies d'or, du poignet à l'épaule, le cou caché par une cravate de dentelle.