Napoléon fait signe à Fouché de s'asseoir, mais le ministre de la Police générale demeure debout. Napoléon l'observe. Fouché tient un portefeuille à la main.
Il a le visage encore plus fermé qu'à l'habitude. Les rides autour de la bouche creusent les joues. Les pommettes sont saillantes, les lèvres si minces qu'elles disparaissent. Visage pierreux, pense Napoléon.
Que veut Fouché ? Il n'est pas homme à solliciter une audience pour des raisons futiles, à venir de Paris à Fontainebleau pour faire sa cour.
- Monsieur le duc d'Otrante..., commence Napoléon.
Fouché incline la tête. Peut-être veut-il parler de l'expédition au Portugal, des affaires d'Espagne qui se compliquent.
Une nouvelle lettre du roi Charles IV est arrivée. Ferdinand, prince des Asturies, a reconnu ses torts, s'est humilié.
- Indigne ! s'exclame Napoléon.
Il a décidé de faire entrer en Espagne une nouvelle armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres du général Dupont, afin de soutenir les troupes de Junot. Elles avancent sur la route de Lisbonne, gravissent sous les averses et dans le vent froid les massifs rocailleux de la montagne ibérique.
Que pense le duc d'Otrante de ces Bourbons, lui qui fut régicide ?
Fouché se tait, toujours debout, les paupières si lourdes qu'on n'aperçoit pas ses yeux.
Ce silence est irritant. Napoléon se détourne de Fouché.
- Talleyrand, dit-il, m'assure qu'il suffit de quelques dizaines de milliers d'hommes pour en finir avec les Bourbons d'Espagne.
- Ne vous méprenez pas sur les dispositions des peuples de la péninsule, Sire.
Napoléon fixe Fouché. Le visage n'a toujours aucune expression. Les yeux sont restés mi-clos.
- Prenez garde, poursuit Fouché. L'Espagnol n'est pas flegmatique comme l'Allemand ; il tient à ses mœurs, à son gouvernement, à ses vieilles habitudes. Encore une fois, prenez garde de transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.
- Monsieur le duc d'Otrante...
Napoléon commence à arpenter le salon.
- Que dites-vous ? poursuit-il. Tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le gouvernement ; quant à ce ramas de canailles dont vous me parlez, qui est encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de canon le dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire...
Il s'arrête devant Fouché.
- Cet héritage du Grand Frédéric est tombé devant nos armées comme une vieille massue. Eh bien, si je le veux, vous verrez l'Espagne tomber dans ma main sans s'en douter et s'en applaudir ensuite.
Fouché reste impassible.
Napoléon va vers la fenêtre. Le vent fait trembler les couleurs rousses de l'automne sur les grands arbres de la forêt.
Napoléon revient lentement vers Fouché. Il n'a rien décidé encore. Il a simplement demandé à son chambellan, M. de Tournon, de se rendre à Madrid afin d'apporter une réponse à Charles IV et de se renseigner sur l'état du pays, de son armée, des postes qu'elle occupe, et aussi de bien examiner l'opinion du pays.
Monsieur le duc d'Otrante est-il satisfait ?
Fouché, lentement, lève le bras, montre son portefeuille qu'il tient à la main. Il veut lire un mémoire à Sa Majesté, dit-il. C'est l'objet de sa visite.
- Lire ?
Napoléon s'assoit et fait un signe.
Fouché commence à lire de sa voix métallique.
Napoléon écoute Fouché qui dit, sans lever les yeux, qu'il est nécessaire pour le bien de l'Empire de dissoudre le mariage de l'Empereur, de former immédiatement un nouveau nœud plus assorti et plus doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la providence a fait monter l'Empereur.
Fouché se tait enfin, referme le portefeuille.
Que répondre ?
Les mots manquent. Fouché a toujours la pensée acérée. Il devine et pressent.
Dans mon esprit le divorce est arrêté. C'est, comme Fouché l'a dit, une nécessité politique. Mais comment rompre avec Joséphine sans la détruire ou l'humilier ?
Comment me séparer d'elle, qui m'a vu gravir toutes les marches de la destinée ? Comment ne pas craindre que ma rupture avec elle ne soit la chute de ma bonne étoile ?
À moins qu'elle ne consente au divorce, qu'elle ne soit à ce point protégée dans cette tourmente qu'elle s'y résolve elle-même, - mieux, qu'elle ne la suggère.
Que sa compréhension désarme le destin et me protège de sa vengeance.
Napoléon congédie Fouché.
Il a besoin d'être seul.
Ce divorce, il y pense sans cesse. Quand il regarde Joséphine, triste le plus souvent, comme accablée depuis la mort de son petit-fils, Napoléon-Charles.
Autour d'elle, Caroline et Pauline, et sa mère aussi, sont des rapaces qui guettent le moment où viendra enfin la répudiation. D'ailleurs, on se détourne déjà de Joséphine, on préfère le salon que tient Caroline Murat à l'Élysée, et où complotent Fouché, Talleyrand, qui veulent tous le divorce.
Mais Napoléon n'avait pas imaginé que Fouché eût pu avoir une telle audace.
C'est Fouché qui doit répandre dans Paris ces rumeurs que rapportent les espions de police. Le divorce est décidé, répète-t-on dans les salons. Napoléon hésite, observe Joséphine tout au long de ces soirées où elle préside les dîners ou son cercle. Elle est émouvante dans ce désespoir qu'elle n'arrive pas à masquer. Elle lui jette parfois des regards de noyée.
Il détourne la tête, quitte le salon, s'enferme.
Que peut-il ? Adopter le comte Léon ? Il a revu l'enfant d'Éléonore Denuelle, vigoureux et éveillé. Il l'a pris dans ses bras. Il a été ému, irrité par le bavardage prétentieux d'Éléonore. Il veut bien cet enfant mais il ne veut pas de cette mère-là. Il ne peut pas. Il est l'Empereur. Il lui faut une mère et un fils qui soient à la hauteur de sa dynastie. Aurait-il donc mieux marié ses frères qu'il ne l'est, lui ?
Il se rebelle.
Il chasse pour que le vent de la course dans la forêt balaie cette obsession qui l'habite.
Lorsqu'il rentre au château, Joséphine est là qui l'attend, tassée, les yeux remplis de larmes. Fouché lui a parlé dans l'embrasure d'une fenêtre, au moment où elle revenait de la messe. Il l'a invitée - oh, après mille détours - à accomplir, a-t-il dit, le « plus sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices ». Ce sont les mots qu'il a employés. A-t-il parlé sur l'ordre de l'Empereur ? demande-t-elle. Napoléon veut-il la répudier ?
Il la regarde longuement. Il se souvient de ce qu'elle a été pour lui. Il la prend dans ses bras.
Fouché a agi de sa propre initiative, murmure-t-il.
Qu'il le chasse, alors, dit-elle en se serrant contre lui.
Il s'écarte. Fouché a agi pour des raisons politiques, explique-t-il sans la regarder. Comprendra-t-elle qu'en disant cela, qu'en refusant de renvoyer Fouché, il dévoile ses pensées ? Mais il ne peut pas, il ne veut pas encore se séparer d'elle.
Il revient vers elle, la rassure.
Il choisira seul le moment. Il décidera seul.
Le jeudi 5 novembre 1807, quand il rentre à son cabinet de travail après cette nuit passée avec Joséphine, il écrit, faisant de nombreuses taches sur la feuille, tant il trace vite les mots :
« Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me revient de votre part des folies ; il est temps que vous y mettiez un terme et que vous cessiez de vous mêler directement ou indirectement d'une chose qui ne saurait vous regarder, d'aucune manière ; telle est ma volonté.
« Napoléon »
Il a fermé dans sa tête ce tiroir du divorce. Pour l'instant. Il s'étonne même d'y avoir consacré tant de temps. Il n'en veut pas à Fouché. Peut-être cela prépare-t-il l'avenir.
Il se lève, ce vendredi 6 novembre 1807, avec le sentiment qu'il est plus léger. Les grandes choses qu'il doit accomplir n'attendent pas. Il interpelle le ministre de l'Intérieur, Crétet. Où en sont les grands travaux ? Qu'a-t-on entrepris pour faire disparaître la mendicité ?