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- J'ai fait consister la gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire, dit-il.

Il examine les projets. Ouvrons « soixante ou cent maisons pour l'extirpation de la mendicité », dit-il. Au travail, de l'énergie ! « Faites courir tout cela et ne vous endormez pas dans le travail ordinaire des bureaux ! »

Ce ministre comprendra-t-il ? Il lui lance :

- Il ne faut point passer sur cette terre sans y laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité.

Il appelle Constant.

Il veut arborer, aujourd'hui, tout le jour, le grand cordon de Saint-André, la décoration que le tsar lui a remise. Les hommes sont sensibles à ces détails futiles. Et il reçoit le nouvel ambassadeur de Russie, le comte Tolstoï.

Il va au-devant du comte Tolstoï dans la grande galerie du château de Fontainebleau. Il faut sourire, séduire. Cette alliance avec la Russie est nécessaire. Mais cet homme au teint pâle ne lui plaît pas. Le comte Tolstoï répond par monosyllabes. Il ne remercie pas pour la résidence qui lui a été offerte, un hôtel particulier meublé, me Cerutti, acheté à Murat. Il se dérobe aux questions.

Quel ambassadeur le tsar m'a-t-il envoyé ?

Quand il parle, c'est pour réclamer l'évacuation de la Prusse par les troupes françaises.

- Le Prussien vous jouera encore de mauvais tours, dit Napoléon.

Évacuer la Prusse ? Pourquoi pas ? poursuit-il.

Il prend Tolstoï par le bras. Il sent le comte Tolstoï se raidir.

- Mais on ne déplace pas une armée comme on prend une prise de tabac, ajoute Napoléon.

L'ambassadeur ne sourit pas, ne semble même pas avoir remarqué le cordon de Saint-André.

Napoléon s'écarte.

Cet homme paraît inquiet de chaque marque d'attention.

Sait-il ce qui s'est passé à Tilsit entre Alexandre et moi ?

Mais j'ai besoin de l'alliance russe. La réalité dicte toujours sa loi.

Il doit donc toute la journée entourer Tolstoï de prévenances, multiplier les signes de considération.

Le lendemain, il convoque le grand écuyer Caulaincourt.

- Il me faut à Pétersbourg, dit-il, un homme bien né, dont les formes, la représentation et la prévenance pour les femmes et la société plaisent à la cour. Savary a envie de rester à Pétersbourg, mais il ne convient pas là. Alexandre vous a conservé de la bienveillance...

Il s'approche de Caulaincourt. Il sait que le grand écuyer ne veut pas être ambassadeur en Russie.

- Vous êtes une mauvaise tête, Caulaincourt.

Il lui pince l'oreille.

- La paix générale est à Pétersbourg, il faut partir.

Que m'importe que Caulaincourt refuse à nouveau ce poste d'ambassadeur ?

- C'est la belle Mme de Canisy qui vous retient à Paris.

Il pince à nouveau l'oreille de Caulaincourt.

- Vos affaires, puisque vous voulez vous marier, s'arrangeront mieux de loin que de près.

C'est ainsi. On ne discute plus. On obéit. On écoute.

Napoléon se met à marcher, mains croisées dans le dos.

- Ce monsieur de Tolstoï, commence-t-il, a toutes les idées du faubourg Saint-Germain et toutes les préventions de la vieille cour de Pétersbourg avant Tilsit, dit-il. Il ne voit que l'ambition de la France et déplore, au fond, le changement du système politique de la Russie, et surtout son changement à l'égard de l'Angleterre.

Napoléon a un haussement d'épaules.

- Il peut être un très galant homme, mais sa bêtise me fait regretter Markov1. On pouvait causer avec lui, il entendait les affaires. Celui-ci s'effarouche de tout.

Mais que pèsent les préjugés et les réticences du comte Tolstoï ?

« Les peuples veulent des idées libérales, confie Napoléon à Jérôme, ce frère qu'il a installé sur le trône de Westphalie.

« Ils désirent l'égalité, poursuit-il. Voilà bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire à l'opinion générale. »

Il s'interrompt, sort de son cabinet de travail.

Cette phrase qu'il vient de dicter le trouble. Est-il sûr de cela ? Ne cherche-t-il pas, depuis qu'il a accédé au pouvoir, à se concilier les privilégiés de l'ancienne noblesse ? Ne veut-il pas constituer une dynastie alliée aux vieilles familles régnantes ?

Il rentre dans son cabinet, rejette la lettre qu'il destinait à Jérôme. Il se sent hésitant, déchiré.

Il ne le supporte pas.

Il va quitter le château de Fontainebleau, dit-il tout à coup, pour se rendre en Italie. Voilà deux ans, depuis le printemps 1805, qu'il n'a pas visité ce royaume, dont il porte la couronne de fer. Il est temps.

Il répond à peine à Joséphine qui veut être du voyage.

Il part aussi pour la fuir, pour ne plus voir ce visage dont la tristesse l'accuse.

- Figurez-vous que cette femme-là pleure toutes les fois qu'elle a une mauvaise digestion, parce qu'elle se croit empoisonnée par ceux qui veulent que je me marie avec quelqu'un d'autre, c'est détestable, dit-il d'un ton impatient à Duroc.

Peut-être pourra-t-il, en Italie, prendre une décision.

Il se souvient brusquement de la sœur d'Augusta de Bavière, Charlotte. Il a organisé le mariage d'Augusta et d'Eugène de Beauharnais. S'il épousait Charlotte ? Il dicte fébrilement une lettre d'invitation au roi et à la reine de Bavière, d'avoir à se trouver à Vérone avec leur fille. Voyons-la !

Puis, le 15 novembre, la veille de son départ pour Milan, il est à nouveau saisi par le doute. Il reprend sa lettre à Jérôme.

« Soyez roi constitutionnel », lui écrit-il.

Lui ne l'est pas. Il a choisi de mêler l'ancien et le nouveau. D'habiller les idées libérales sous les vieux oripeaux des préjugés, dont il a mesuré l'importance.

Et c'est pour cela qu'il a tissé cette trame avec les familles régnantes. Pour cela qu'il va rencontrer le roi et la reine de Bavière à Vérone. Mais que Jérôme ne se méprenne pas :

« Que la majorité de votre Conseil soit composée de non-nobles », écrit-il.

Il sourit, ajoute :

« Sans que personne ne s'aperçoive de cette habituelle bienveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les emplois. »

Car, s'il est sûr que ce n'est jamais le passé qui l'emporte, il faut ruser. Même lorsqu'on est l'Empereur des rois.

1- Ancien ambassadeur de Russie à Paris, qui a été rappelé à la fin de 1803 sur les plaintes de Bonaparte.

14.

Napoléon commence à fredonner. La voiture vient à peine de quitter la cour du château de Fontainebleau, ce lundi 16 novembre 1807, et il est déjà joyeux. Il retrouve les paroles de cette chanson que souvent les soldats, quand il passe devant eux, avant la bataille, entonnent :

Napoléon est Empereur

V'là ce que c'est que d'avoir du cœur !

C'est le fils aîné de la valeur

Il est l'espérance

Et l'appui d' la France...

Il rit, pince l'oreille de son secrétaire assis dans la berline.

Il se sent rajeuni, débarrassé de ce poids qu'est la présence larmoyante de Joséphine.

Elle n'a pas pu lui donner un fils. Elle a porté ses enfants avant de le rencontrer. Est-ce sa faute à lui ? N'est-il pas légitime qu'il veuille qu'un fils lui succède ? C'est l'exigence de sa dynastie, de sa politique.