Il attend Marie avec fébrilité. Voilà des mois qu'il n'a pas vu cet « ange ». Les autres femmes, celles de quelques nuits, ne sont rien.
En les serrant dans mes bras, je me débarrasse d'elles et de ce désir qui me prend de les conquérir...
Mais Marie...
Constant ouvre la porte, s'efface.
Voici son « ange », timide, émue, hésitante. Son visage qu'il serre entre ses mains est glacé.
Il la retrouve telle qu'il l'a laissée, si jeune, si désintéressée. Il l'aime. Elle est son luxe suprême et sa grâce. « Mon épouse polonaise. »
Elle l'aime pour ce qu'il est et non pour ce qu'il donne ou promet.
Il convoque le grand maréchal du palais dès le lendemain matin. Duroc devra désormais, lui dit-il, veiller sur Marie Walewska. Qu'il prenne ses ordres chaque matin chez elle et qu'il invite le docteur Corvisart à s'enquérir régulièrement de sa santé.
Il a un sourire fugitif, puis il s'assied à sa table de travail.
Cette affaire est réglée. Voyons les dépêches.
Mais, au moment de lire la première, il regarde à nouveau Duroc, lui sourit plus longuement, comme on le fait à un complice.
Il se sent bien, comme s'il venait d'ajouter un chapitre heureux à sa vie. Et il en remercie le destin si généreux avec lui.
Cette présence de Marie à Paris, c'est comme la preuve que tout est possible, dès lors qu'on sait saisir sans hésiter ce que le destin offre et que l'on se donne les moyens de le garder. Il faut s'organiser, prévoir les obstacles, les contourner.
Le destin propose, mais tout, aussi, est affaire de volonté et de stratégie, en amour comme à la guerre.
Il se sent, dans ce mois de janvier 1808, habité par une détermination joyeuse, comme s'il était à peu de distance du sommet qu'il gravit, ayant su s'accrocher à toutes les prises que la vie présentait, et se hisser jour après jour.
Parfois, pourtant, le matin, alors que Constant et Roustam l'habillent, il a un instant de désarroi.
Il se voit empâté, avec ce ventre qui se dessine et s'impose, ce visage qui enfle.
Il rejette avec un mouvement d'humeur les culottes qui le serrent. Il bouscule Constant qui s'empresse, propose une autre paire, une autre redingote. Il les passe nerveusement, sombre.
Son corps lui échapperait-il ?
Il a quelquefois de violentes douleurs à l'estomac et l'image de son père le hante. Il se souvient de ce rapport d'autopsie qu'il a lu, de ce cancer de l'estomac que les médecins avaient diagnostiqué chez Charles Bonaparte.
Il reste quelques secondes tassé, puis il se redresse. Qu'on selle son cheval. Il veut chasser, malgré le froid, pour plier ce corps, se prouver que la vigueur et l'énergie sont toujours là, en lui.
Il lance son cheval. Il aime le vent qui fouette le visage, balaie l'inquiétude. Il parcourt les allées forestières. Il chasse au gré de ses résidences, les Tuileries, Saint-Cloud, la Malmaison, Fontainebleau, aux bois de Vincennes, du Raincy, dans les forêts de Versailles ou de Saint-Germain.
Il entraîne avec lui le comte Tolstoï. Il éprouve de la joie à le devancer, à retrouver dans une clairière l'ambassadeur épuisé et transi. Il s'étonne naïvement. Fatigué, comte ?
Ce monsieur de Tolstoï est un brave homme rempli de préjugés et de méfiance envers la France. Mais il doit le convaincre.
Au retour de la chasse, il l'invite à le suivre dans le palais des Tuileries.
Il regarde cet homme froid dont les espions de police assurent qu'il fréquente toujours assidûment les salons du faubourg Saint-Germain, et qu'il est même tombé amoureux de Mme Récamier, l'insupportable femme, amie de Mme de Staël ! Mais il faut supporter cet homme-là.
Napoléon fait asseoir Tolstoï et commence à marcher de long en large devant lui.
- Imaginez, commence-t-il, une armée de cinq cent mille hommes, russe, française mais peut-être autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l'Asie. Elle ne serait pas arrivée sur l'Euphrate qu'elle ferait trembler l'Angleterre et la mettrait aux genoux du Continent. Rien ne l'empêcherait d'arriver aux Indes...
Il s'arrête devant le comte Tolstoï, il a envie de le saisir aux épaules, de le secouer. Il ne supporte pas ce regard sceptique.
- Ce n'est pas une raison pour échouer dans cette entreprise, parce que Alexandre et Tamerlan n'y ont pas réussi, reprend-il.
Il tape du pied.
- Il s'agit de faire mieux qu'eux, martèle-t-il.
Mais cet homme entend-il ce que je lui dis ?
Napoléon prend son chapeau à deux mains et le jette à terre, puis, allant et venant, s'arrêtant souvent devant l'ambassadeur, il dit d'une voix irritée, pressante :
- Écoutez, monsieur de Tolstoï, ce n'est plus l'Empereur des Français qui vous parle, c'est un général de division qui parle à un autre général de division.
Il s'interrompt, se penche sur Tolstoï.
- Que je sois le dernier des hommes si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j'ai contracté à Tilsit et si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie !
Il se redresse.
- Comment pouvez-vous en douter ? Je ne suis ni un fou ni un enfant pour ne pas savoir ce que je contracte, et ce que je contracte, je le remplis toujours !
Quelques instants plus tard, Napoléon regarde Tolstoï qui s'éloigne, accompagné par le grand maréchal du palais.
D'un coup de pied, il repousse au bout du salon son chapeau.
Tolstoï, même s'il transforme ce que j'ai dit, parlera de ma colère, de ce chapeau que j'ai jeté à terre.
Il vient toujours un moment, avec les hommes, où il faut appuyer les mots par des gestes, un mouvement du corps, une colère feinte. Il faut les étonner, les effrayer, pour qu'ils cèdent ou simplement se souviennent. Il faut aussi savoir les séduire, comme le font les femmes. Il appelle Méneval.
Il surprend le regard que lance son secrétaire vers le chapeau. Il perçoit cette manière qu'a aussitôt Méneval de rentrer la tête dans les épaules comme si un ouragan menaçait.
Il doit être pour ceux qui le servent, l'entourent, pour tous les citoyens de son Empire, qu'ils soient paysans ou rois, cette menace imprévisible, cette bonté inattendue, ce mystère, cet homme au-dessus d'eux, qu'ils vénèrent et qu'ils craignent. Celui qui récompense au-delà de ce qu'on imagine et qui châtie d'une main de fer.
C'est ainsi qu'on règne. Et cela s'applique à tous. Cela exige une volonté de chaque instant. Ce serait si facile d'être « bon », de céder à ceux que l'on commande. De renoncer au but, pour se complaire dans l'inaction.
Il fait un signe à Méneval. Il veut écrire à Alexandre Ier, pour confirmer ce qu'il a dit à Tolstoï, et évoquer pour le tsar cette marche vers l'Euphrate, vers les Indes, afin de menacer l'Angleterre par l'Orient.
« Votre Majesté et moi, ajoute-t-il, aurions préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos vastes Empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux... Les ennemis du monde ne le veulent pas.
« Il faut être plus grands malgré nous.
« Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d'aller où la marche irrésistible des événements nous conduit.
« Alors cette nuée de pygmées qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les gazettes du dernier siècle fléchiront... Et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses de la fortune qui seront le résultat de ces événements... L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde.