« ... Un peu de pusillanimité nous portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait ; mais puisque enfin l'Angleterre ne veut pas, reconnaissons l'époque arrivée des grands changements et des événements. »
Il désire la venue de ces grands événements. Il les pressent. Il les suscite. Il les organise. Il se soumet à leur marche.
Une dépêche que dépose Méneval sur sa table de travail annonce que les troupes du général Miollis sont entrées à Rome. Pie VII va plier. C'en est fini des impertinences sans bornes de la cour de Rome.
Il rappelle Méneval. Il faut aller jusqu'au bout d'un acte. Il dicte une lettre pour Eugène, vice-roi d'Italie.
« À la moindre insurrection qui éclaterait, il faut la réprimer avec de la mitraille et faire de sévères exemples. »
Il prend une prise de tabac, puis passe dans le cabinet des Cartes. Il se penche sur la table où est déployée celle de l'Espagne. C'est là que se joue la partie.
Il faut une seule main pour tenir toutes les troupes qui s'avancent en ordre dispersé dans la péninsule.
Pourquoi pas Murat ?
Il retourne dans son cabinet de travail. « Murat est un héros et une bête », murmure-t-il.
Le grand-duc de Berg, poussé par Caroline, va s'imaginer qu'il est destiné à devenir roi d'Espagne. Mais son courage, son ambition, ses illusions peuvent me servir. Il faut simplement le tenir comme on tire les rênes d'un cheval trop fougueux. Qu'il entre dans Madrid, et nous verrons !
« Je pense qu'il ne faut rien précipiter, dit-il à Murat. Il convient de prendre conseil des événements qui vont suivre. »
Mais Murat doit prendre garde. Il faut prévenir cette « bête » de grand-duc.
« Vous avez affaire à un peuple naïf, reprend Napoléon, il a tout le courage et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez les hommes que n'ont point usés les passions politiques.
« L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne. S'ils craignent pour leurs privilèges et pour leur existence, ils feront contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai des partisans ; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus. »
Napoléon s'arrête de dicter. Il vient de prévoir ce qui peut arriver, mais il pressent aussi que les événements glissent entre les mains, qu'on ne peut les retenir.
Les dépêches, au fil des jours, se succèdent.
À la suite d'une émeute à Aranjuez, Godoy, le favori de la reine, a été emprisonné, Charles IV a abdiqué, et son fils Ferdinand, prince des Asturies, a été proclamé roi d'Espagne dans l'enthousiasme.
Cet homme qui m'a écrit des lettres suppliantes, je ne lui sens aucune des qualités qui sont nécessaires au chef d'une nation.
« Cela n'empêchera pas, dit Napoléon à Murat, que pour nous l'opposer on en fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les personnages de cette famille ; il n'est jamais utile de se rendre odieux et d'enflammer les haines. »
Mais qui peut contenir un incendie quand le vent souffle ?
Le prince des Asturies est devenu Ferdinand VII, roi d'Espagne. Il est entré dans Madrid au milieu d'une foule en délire. Et les troupes de Murat l'y ont suivi. Les acteurs sont face à face.
Je ne veux pas de la haine. Mais je peux imaginer ce qui va suivre.
Maintenant il faut attendre, laisser les événements se déployer, vivre chaque jour avec passion.
Napoléon entre dans sa chambre. Il voit, délicatement posé sur le lit, le domino que Constant a préparé. Le masque noir est placé à côté du capuchon. Ce soir, c'est bal masqué chez Caroline. Il se place devant un miroir, appelle Constant, essaie le masque cependant que le valet de chambre l'aide à enfiler le domino.
Va-t-on le reconnaître ?
Il aime se glisser dans la foule des travestis. Toutes ces jeunes femmes, Pauline Hortense, Caroline, en cet hiver 1808, donnent des fêtes, font assaut d'imagination et d'ambition. Mais elles se trompent si elles croient, l'une ou l'autre, le circonvenir en l'amusant, en lui poussant des femmes entre les bras, ainsi cette mademoiselle Guillebeau qui s'est présentée à demi nue dans une soirée chez Caroline.
- La grande-duchesse de Berg rêve à la Couronne d'Espagne pour Murat, murmure Napoléon à Duroc.
Il avance masqué, s'appuyant au bras du grand maréchal du palais, lui-même travesti.
Il interpelle les femmes en changeant sa voix. Il les surprend, les choque par des allusions grivoises. Il aime, derrière le masque, sous le domino, deviner leur inquiétude. Elles savent que l'Empereur est l'un de ces masques. Sera-ce celui-ci ?
- Sire, dit l'une des femmes.
Il déteste qu'on le reconnaisse. Il entraîne Duroc. Il rentre aux Tuileries. Il peste. Il s'amusait, à ce bal. Constant lui propose un autre déguisement, qu'il enfile aussitôt. Il reparaît ainsi parmi la foule. Mais on s'écarte de lui. On a dû encore l'identifier, à sa démarche, à sa silhouette, à ses mains croisées dans son dos.
Il s'attarde pourtant. Les femmes sont belles, vingt-quatre d'entre elles dansent un quadrille qui figure les heures. Leurs vêtements aux couleurs voisines suggèrent la montée du jour puis sa chute dans la nuit. Il suit leur danse, applaudit, puis tout à coup il se sent las. Les lumières vives l'éblouissent. Il aurait voulu rester quelques instants un inconnu, il devine que tous les regards l'observent. Il est l'Empereur. Il ne peut être que cela, même sous le masque et le domino.
Il quitte le bal, la foule.
Avec une seule personne il peut s'abandonner.
Il se fait conduire au 48, rue de la Victoire, chez Marie Walewska.
Il lui raconte. Il voudrait qu'elle participe à ces fêtes. Et il est heureux qu'elle ne le désire pas, qu'elle reste ainsi cachée, discrète, paisible. Elle ne l'interroge jamais, comme si elle se désintéressait de ce que fait l'Empereur. Elle ne s'anime, elle ne le harcèle qu'en ce qui concerne son pays, cette Pologne qu'elle souhaite voir renaître.
Il se ferme. Il ne peut lui répondre clairement et cela le blesse. Comprendrait-elle qu'il a besoin de l'alliance russe et qu'il ne peut prendre le risque de la briser en donnant satisfaction aux Polonais ?
Il se borne à lui dire :
- Pendant l'été, les grandes affaires seront peut-être arrangées.
Il se lève. Le charme est rompu. La politique, cette passion du monde, l'a à nouveau saisi.
Il rentre aux Tuileries.
C'est le 27 mars 1808 à l'aube. Le palais est désert, glacé. Son pas résonne dans les galeries cependant que les valets courent, que Méneval, réveillé, se présente.
Napoléon dicte aussitôt une lettre pour Louis, roi de Hollande, afin de lui annoncer que Murat est entré à Madrid, que Charles IV a abdiqué au bénéfice du prince des Asturies, devenu Ferdinand VII.
Puis, tout en marchant d'un pas vif, Napoléon parle plus fort.
« Mon frère, le climat de la Hollande ne vous convient pas. D'ailleurs, la Hollande ne saurait sortir de ses ruines ; dans ce tourbillon du monde, que la paix ait lieu ou non, il n'y a pas de moyen pour qu'elle se soutienne.
« Dans cette situation, je pense à vous pour le trône d'Espagne, vous serez souverain d'une nation généreuse... Répondez-moi catégoriquement quelle est votre opinion sur ce projet. Vous sentez que ceci n'est encore qu'un projet... Répondez-moi catégoriquement, si je vous nomme roi d'Espagne, l'agréez-vous ? Puis-je compter sur vous... Répondez-moi seulement ces deux mots : “j'ai reçu votre lettre de tel jour, je réponds oui”, et alors je compterai que vous ferez ce que je voudrai, ou bien “non”, ce qui voudra dire que vous n'agréez pas ma proposition... Ne mettez personne dans votre confidence, et ne parlez à qui que ce soit de l'objet de cette lettre, car il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue y avoir pensé. »