Выбрать главу

Enfin ! Il a tranché.

Il se sent déchargé d'un poids. Il a choisi de suivre le rythme des événements. Ce sont eux qui lui dictent sa conduite.

Il va quitter Paris, s'approcher de l'Espagne, se rendre à Bayonne, parce qu'il ne saisit bien la réalité des choses que quand il les voit, les touche, les étreint.

Le monde est comme une femme, on ne le connaît, on ne le comprend que quand on le possède.

Il lance d'un ton guilleret à Méneval :

- Nous sommes au cinquième acte de la tragédie ; nous serons bientôt au dénouement.

16.

Il est impatient et furieux. Dans la cour de l'évêché d'Orléans, ce dimanche 3 avril 1808, il tempête. Il est 4 h 30. Il attend qu'on finisse d'atteler les chevaux à la berline. Il va d'un mur à l'autre, ignorant Champagny qui se tient au milieu de la cour. Il bute sur les pavés que rend glissants une pluie fine. Rien ne va comme il veut.

Depuis qu'il a quitté le château de Saint-Cloud, hier à midi, c'est comme si le destin voulait entraver sa marche vers Bordeaux, Bayonne et l'Espagne. Les voitures de sa suite n'étaient pas prêtes. Elles rejoindraient la berline de l'Empereur à la première étape à Orléans, avec la bibliothèque portative, la vaisselle, les provisions de bouche et les vins, les portemanteaux, les fourriers, les domestiques. Mais, à l'arrivée à Orléans, à 21 heures, point de voitures. Et où sont-elles ce matin, alors qu'on finit d'atteler la berline ?

Il monte dans la voiture, fait signe qu'on peut partir, et Champagny doit courir pour s'installer à son tour sur la banquette en face de Napoléon.

Les lettres et les dépêches sont posées près de l'Empereur.

Il les saisit. Il les brandit devant le visage de Champagny.

Le ministre des Relations extérieures doit savoir que monsieur mon frère, roi de Hollande, refuse le trône d'Espagne. Et qu'invoque-t-il, lui que j'ai posé sur son trône, lui qui n'était rien ? Il n'est pas, dit Louis, « un gouverneur de province. Il n'y a pas d'autre promotion pour un roi que celle du ciel. Ils sont tous égaux ».

Napoléon jette la lettre. Voilà ce que devient un homme auquel on donne du pouvoir. Il s'aveugle.

Prétendrait-il être mon égal ?

Napoléon se rencogne dans la berline.

Où, sinon parmi les héros antiques, trouverait-il quelqu'un à sa mesure ? Ou même simplement un homme qui pourrait comprendre ses desseins, les soutenir avec intelligence ?

Il regarde cette campagne tourangelle paisible sur laquelle se lève le jour. La brume s'accroche aux arbres qui bordent les ruisseaux. Les champs sont encore déserts.

Il se sent seul dans le monde, sans interlocuteur. Peut-être le tsar Alexandre Ier est-il le souverain, l'homme avec lequel il a pu le mieux dialoguer. Mais les autres ? Les habiles, comme Talleyrand et Fouché, ne sont pas dignes de confiance. Et ne sont que des subordonnés jouant leur partie.

Talleyrand est vénal et Fouché a ses propres objectifs. Il continue d'entretenir les bruits de divorce.

« Je lui ai fait connaître dix fois mon opinion là-dessus, dit Napoléon. Tous les propos sur le divorce font un mal affreux ; ils sont aussi indécents que nuisibles. Il est temps qu'on finisse de s'occuper de cette matière-là. Et je suis scandalisé de voir la suite qu'il y met. »

Mais Fouché s'obstine.

Sur qui puis-je compter ? Mes frères ? Louis se croit mon égal et refuse l'Espagne. Jérôme tient trop à son trône de Westphalie pour accepter d'aller à Madrid. Avec une épouse luthérienne, que ferait-il chez les papistes ? Lucien est un incorrigible rebelle. Lors de l'entrée des troupes françaises à Rome, il a pris le parti du pape ! Lui se croit devenu prince romain.

Reste Joseph, auquel je peux proposer de troquer le royaume de Naples contre celui d'Espagne, et je donnerai Naples à Caroline et à Murat, « ce héros et cette bête » qui, au moins, sait ce qu'il vaut. « Ne doutez jamais de mon cœur, il vaut mieux que ma tête », a-t-il écrit.

Je suis seul. Sans égal, et donc sans allié. Sans personne pour comprendre ma politique !

Napoléon se redresse. Le jour est levé. On entre dans Poitiers. On s'arrête au relais. Il descend de berline.

Une voiture est là avec une escorte. Trois hommes richement vêtus s'avancent, le saluent. Il les ignore. Quel est ce guet-apens ?

Trois grands d'Espagne, explique Champagny. Le duc Medinacelí, le duc de Frías, et le comte de Fernân Nuñez viennent notifier à l'Empereur l'avènement du prince des Asturies comme nouveau roi d'Espagne, sous le nom de Ferdinand VII.

Napoléon s'éloigne.

Le prince des Asturies, roi d'Espagne ! C'est trop tard. Napoléon a tranché. Le roi d'Espagne sera un Bonaparte. Napoléon ne recevra pas les trois grands d'Espagne.

Il repart. Qu'on leur dise que Ferdinand vienne à ma rencontre, que je l'attendrai à Bayonne.

Il monte dans la berline sans jeter un regard vers les trois hommes qui s'inclinent.

- Les intérêts de ma maison et de mon Empire demandent que les Bourbons cessent de régner en Espagne, dit-il à Champagny. Les pays de moines sont faciles à conquérir. Si cela devait me coûter quatre-vingt mille hommes, je ne le ferais pas, mais il n'en faudra pas douze mille : c'est un enfantillage.

Il fait plein soleil maintenant, on a traversé Angoulême.

- Je ne voudrais faire de mal à personne, reprend-il, mais quand mon grand char politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous les roues.

À Barbezieux, dans la grande salle au plafond voûté de l'auberge de La Boule-Rouge, il a fait asseoir Champagny et son secrétaire à sa table. Il a rapidement déjeuné d'un chapon rôti et d'un verre de vin de Touraine. Les jambes allongées, la main droite glissée dans le gilet, il dicte, il parle.

Il est ici comme au bivouac, en campagne. Et n'est-ce pas cela qu'il aime ?

Il a passé la dernière nuit à Paris chez Marie Walewska avant de regagner le château de Saint-Cloud. Nuit paisible, comme une rade. Mais il faut lever l'ancre, aller vers le large, si l'on veut découvrir de nouveaux continents. Et il a quitté Marie Walewska avec des sentiments mêlés, faits de regrets et d'enthousiasme. Enfin, il retrouve, après trois mois passés dans les palais et châteaux impériaux, le vent de la route, la surprise des logements qu'on découvre, les paysages et les visages nouveaux, tout ce qui fait sa vie depuis toujours, le mouvement, le changement, l'impromptu. Il ne sera jamais un souverain assis. Mais cela ne signifie pas que, comme on le chuchote dans le salon de Mme de Récamier, et même dans celui de l'Impératrice, et comme le suggère Talleyrand, il aime la guerre.

Il se penche vers Champagny.

- La paix, dit-il, je la veux par tous les moyens conciliables avec la dignité et la puissance de la France. Je la veux au prix de tous les sacrifices que peut permettre l'honneur national.

Il se lève.

- Chaque jour, je sens que la paix devient plus nécessaire. Les princes du Continent le désirent autant que moi ; je n'ai contre l'Angleterre ni prévention passionnée ni haine invincible.

Il marche dans la salle. Il prise d'un geste saccadé.

- Les Anglais ont suivi contre moi un système de répulsion ; j'ai adopté le système continental pour amener le cabinet anglais à en finir avec nous. Que l'Angleterre soit riche et prospère, peu m'importe, pourvu que la France et ses alliés le soient comme elle.

Il se rassied. C'est pour cela qu'il faut que sa dynastie règne en Espagne et que les troupes françaises soient au Portugal.

- La paix seule avec l'Angleterre me fera remettre le glaive au fourreau, et rendre à l'Europe la tranquillité.