Il suffira ensuite d'obtenir l'abdication de Charles IV. Duroc a déjà préparé le traité. On paie les Bourbons comme des valets qu'on licencie.
Napoléon ne lit pas lui-même le texte du traité. Il marche dans le salon du château de Marracq aux poutres noircies par la fumée.
« Le château de Compiègne et la forêt du même nom sont donnés à vie à Charles IV et le château de Chambord lui est abandonné à perpétuité, lit Duroc. Le Trésor français paiera annuellement à Charles IV une liste civile de 7 500 000 francs. »
D'ici là, le roi et la reine logeront à Fontainebleau, et Ferdinand sera hébergé par Talleyrand, dans son château de Valençay.
Napoléon est seul dans le parc. Il marche dans l'allée qui conduit au bord de la Nive. La nuit tombe. Il attend que le château soit endormi pour rejoindre Mlle Guillebeau dans la petite chambre qu'elle occupe sous les combles et où il fait si chaud qu'il faut laisser la fenêtre ouverte.
Il aime l'odeur de la campagne, la rumeur du vent. Aux Tuileries, il se sent enfermé. Il étouffe. Il a besoin d'horizon et de vent.
Il remonte lentement vers le château.
Il a donc chassé les Bourbons d'Espagne comme il avait chassé les Bourbons de Naples. Cette dynastie est morte. Elle n'a pas su défendre ses droits. Quand l'énergie manque à un homme, à une dynastie ou à un peuple, il est juste qu'ils succombent.
Les Espagnols accepteront-ils ou bien se lèveront-ils pour défendre leurs souverains ?
Il faut les convaincre.
Il marche plus vite. En entrant au château, il convoque Méneval. Mlle Guillebeau attendra.
Dans le cabinet de travail qu'envahissent les bruits de la campagne et le chant lointain de la rivière, il dicte :
« Espagnols, après une longue agonie, votre nation périssait. J'ai vu vos maux. Je vais y porter remède... Vos princes m'ont cédé tous leurs droits à la Couronne des Espagnes... Votre monarchie est vieille, ma mission est de la rajeunir.
« J'améliorerai toutes vos institutions et je vous ferai jouir, si vous me secondez, des bienfaits d'une réforme, sans froissement, sans désordre, sans convulsion...
« Je placerai votre glorieuse couronne sur la tête d'un autre que moi-même, en vous garantissant une Constitution qui concilie la sainte et salutaire autorité du souverain avec les libertés et les privilèges du peuple...
« Je veux que vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent : il est le régénérateur de notre patrie. »
Il pense à Joseph, qui doit s'être mis en route. Aura-t-il la main assez ferme pour tenir les rênes de ce pays ? Pour se faire accepter par son peuple ?
- Le plus gros de la besogne est fait, murmure-t-il.
Il fait signe à Méneval. Il veut dicter une lettre pour Talleyrand.
« Je regarde donc, commence-t-il, le plus gros de la besogne comme fait. Quelques agitations pourront avoir lieu ; mais la bonne leçon qui vient d'être donnée à la ville de Madrid, celle qu'a reçue dernièrement Burgos doivent nécessairement décider promptement des choses... »
Il faut seulement que personne ne vienne inciter les Espagnols à la révolte.
« J'ai le plus grand intérêt, continue Napoléon, à ce que le prince des Asturies ne commette aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé... »
Il demeurera à Valençay, chez Talleyrand, un maître connaisseur en divertissements.
« J'ai donc pris le parti de l'envoyer dans une campagne, chez vous, en l'environnant de plaisirs et de surveillance. »
Napoléon va jusqu'à la fenêtre. Le parc est comme illuminé par la blancheur laiteuse de la lune.
Il revient vers Méneval, dit d'une voix joyeuse : « Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. »
D'un pas rapide, il traverse la pièce et s'engage dans l'escalier qui conduit chez Mlle Guillebeau.
Tôt le matin, il se promène dans le parc du château de Marracq. Une brume légère estompe le bleu du ciel. Mais, sous cette gaze, le temps s'annonce beau, éclatant.
Il descend l'Adour en barque avec Joséphine. Il monte à bord d'une frégate qui vient d'entrer dans le port de Bayonne. Il va jusqu'à Saint-Jean-de-Luz. Les longues lignes de la barre tracent sur la couleur sombre de l'océan des parallèles blanches.
Il entraîne Joséphine sur la plage de sable.
Cette fin du mois de mai 1808 et ces premiers jours de juin annoncent un été tranquille, que parfois la chaleur orageuse de la mi-journée vient tourmenter.
Il apprend, le dernier jour de mai, que Murat est malade, et dans le paquet de dépêches qui annoncent la jaunisse du lieutenant général, d'autres lettres signalent qu'ici et là les troupes françaises sont attaquées.
« Ce sont des brigands. Ils nous tuent quand nous marchons isolément. »
Napoléon s'emporte. Il avait donné des ordres. Il faut, répète-t-il, avancer en colonnes, désarmer les habitants, utiliser l'artillerie contre les villes, faire des exemples.
Il exige qu'on lui fasse parvenir rapidement des dépêches.
« La première chose en tout, c'est de ménager de bonnes informations, insiste-t-il dans ses lettres à Murat. Je vois avec peine votre indisposition ; mais la consultation des médecins me rassure ; j'espère apprendre bientôt que l'émétique et un peu de sueur vous auront fait du bien. »
Mais quand il rentre au château de Barracq, sous un orage qui a éclaté peu après qu'il a quitté Bayonne, la première dépêche qu'il ouvre annonce le massacre de trois cent trente-huit soldats à Valence. Les émeutiers qui ont égorgé les Français de la garnison étaient conduits par un chanoine, Calvo.
Il s'arrête de lire.
Peut-être, en effet, est-ce une insurrection de fanatiques qui commence, guidée par les moines et les prêtres. Qui sait si le pape, ses cardinaux romains ne sont pas derrière ce mouvement qui s'étend ? Chaque dépêche annonce l'insurrection d'une ville - Saragosse, Barcelone, Malaga, Cadix, Badajoz, Grenade. À Oviedo, les habitants ont été appelés à se révolter par le chanoine qui a, les informateurs en sont sûrs, qualifié Napoléon d'« Antéchrist ». Les soldats français sont appelés les « suppôts du diable » ou bien les « troupes de Voltaire ».
Il ne faut pas que l'incendie se propage.
Napoléon écrit au ministre de la Guerre, Clarke. Qu'on expédie des réserves en Espagne sans affoler l'opinion avec des rumeurs de guerre.
« Pour ne pas faire trop de bruit à Paris, ces régiments peuvent faire la première marche à pied, comme à l'habitude, et ne prendre les voitures qu'à une journée de Paris. »
Il faut que Joseph soit rapidement à pied d'œuvre à Madrid.
Il va à la rencontre de son frère à la sortie de Bayonne. Joseph s'inquiète, assure que le pape demande à tous les évêques espagnols de refuser de reconnaître ce « roi franc-maçon, hérétique, luthérien, comme sont tous les Bonaparte et la nation française ». Joseph, toujours pusillanime et qu'une rumeur inquiète, est terrorisé.
Napoléon le prend par le bras, le conduit dans la salle à manger du château de Marracq où un dîner est donné en son honneur. Il le rassure. Les délégués espagnols, réunis en une junte, l'ont reconnu comme souverain.
- Soyez sans inquiétude, rien ne vous manquera. Soyez gai, et surtout portez-vous bien !
Joseph hésite. Il a rassemblé ses propres informations sur l'Espagne.
- Personne n'a dit toute la vérité à Votre Majesté, murmure-t-il.
Il baisse la tête comme s'il n'osait pas avouer ce qu'il pense, ce qu'il pressent.
- Le fait est qu'il n'y a pas un Espagnol qui se montre pour moi, excepté le petit nombre de personnes qui ont assisté à la junte, conclut-il.