Il part pour Rambouillet, et de là, par Tours et Angoulême, pour Bayonne.
Vite. Il ne prononce que ce seul mot. À Saint-André-de-Cubzac, il fait arrêter la voiture. Les chemins sableux des Landes obligent à ralentir l'allure, et il ne le supporte pas. Il va finir le trajet à cheval. Il monte en selle. Il galope. Il est brisé quand il arrive à Bayonne, le jeudi 3 novembre, en compagnie de Duroc. Il est 2 heures du matin. Il titube de fatigue mais il crie des ordres. Il veut voir les magasins de l'armée. Il n'y a pas d'uniformes, alors que le froid est vif et que la pluie noie l'Espagne.
- Je n'ai plus rien, je suis nu ! crie-t-il. Mon armée est dans le besoin. Les fournisseurs sont des voleurs. Jamais on n'a été plus indignement servi et trahi.
Il est trop las pour poursuivre la route. Il rejoint le château de Marracq. Mais il ne peut dormir, dicte une lettre au général Dejean, le ministre qui dirige l'administration de la Guerre.
Puis, comme pour se parler à lui-même, il prend la plume, écrit à Joséphine.
« Je suis arrivé cette nuit à Bayonne, avec bien de la peine, ayant couru à franc étrier une partie des Landes. Je suis un peu fatigué.
« Je vais partir demain pour l'Espagne. Mes troupes arrivent en force.
« Adieu, mon amie. Tout à toi.
« Napoléon »
Il se réveille en sursaut après moins d'une heure de sommeil. Il veut voir les responsables de dépôts. Il les rudoie, exige que l'on constitue les convois d'approvisionnement qui suivront l'armée. Il passe un escadron de chevau-légers polonais en revue, puis il rejoint Tolosa, une petite ville située à quelques kilomètres au sud de Saint-Sébastien.
Il est en Espagne. La partie est engagée.
La grande salle du monastère dans laquelle il s'est installé est glaciale. Il pleut à verse. Le général Bigarré s'approche, s'incline cérémonieusement, le complimente au nom de Joseph, roi d'Espagne. Napoléon lui tourne le dos.
Joseph, il vient de le comprendre, se prend pour Charles Quint !
- Sa tête est perdue, bougonne-t-il. Il est devenu tout à fait roi !
Il entend un murmure. Une délégation de moines s'avance. Il dévisage ces têtes rondes, il écoute ces voix mielleuses qui protestent de leur bonne volonté et de leur respect.
- Messieurs les moines, lance-t-il, si vous vous avisez de vous mêler de nos affaires militaires, je vous promets que je vous ferai couper les oreilles.
Il entre dans la cellule qu'on lui a préparée pour la nuit. Il se jette tout habillé sur le lit étroit. Il fait froid.
C'est la guerre.
20.
Il arrive à Vitoria le 5 novembre 1808. Dans les rues de la petite ville, il croise des unités de la Garde à pied et de la Garde à cheval qui se dirigent vers Burgos, la ville qu'il a donné ordre de conquérir. Si elle tombe, le front espagnol sera percé, et l'on pourra se diriger vers Madrid.
Les soldats le reconnaissent, l'acclament. Il s'arrête et les salue, levant son chapeau, déclenchant à nouveau les cris de « Vive l'Empereur ! ». Eux, ces hommes du rang auxquels il demande de donner leur vie, sont encore enthousiastes. Il reste longtemps à les regarder défiler. Il a besoin de la confiance que ces grenadiers lui manifestent.
Il se rend à l'évêché où l'attend Joseph, entouré de sa cour. Il ne l'embrasse pas, l'entraîne à l'écart.
La guerre est un métier, dit-il. Vous ne le connaissez pas. Les ordres que Joseph a donnés ne pouvaient pas être exécutés.
Il lance d'une voix forte, afin que le maréchal Ney, qui a refusé d'obéir à Joseph, l'entende :
- Le général qui entreprendrait une telle opération serait un criminel.
Joseph le regarde. Il a le visage empourpré. Mais il se tait.
Joseph n'a jamais été très courageux. Il tient à sa couronne. Et il doit, il va se soumettre.
C'est mon frère aîné, mais je suis l'Empereur. J'ai fait de lui ce qu'il est.
Napoléon martèle ses ordres. Que Joseph suive à distance mon état-major. Qu'il ne se mêle plus d'affaires militaires.
Je lui rendrai l'Espagne quand elle sera matée.
Il se tourne, appelle les maréchaux, les généraux et les aides de camp. Il ne se soucie plus de Joseph.
À la guerre, on ne peut perdre son temps et son énergie à ménager les amours-propres, même celui d'un roi, fût-il son frère aîné !
La nuit tombée, il fait quelques pas dans Vitoria. Des soldats ont établi leur bivouac sur la place. Le ciel est si dégagé que l'on pourrait compter les étoiles. Ce temps magnifique est propice. Il est aussi beau, aussi doux que les plus belles nuits d'un mois de mai en France. Il rentre et écrit, debout, quelques lignes pour Joséphine.
« Mon amie, je suis deux jours à Vitoria ; je me porte bien. Mes troupes arrivent tous les jours ; la Garde est arrivée aujourd'hui.
« Le roi est fort bien portant. Ma vie est fort occupée.
« Je sais que tu es à Paris. Ne doute pas de mes sentiments.
« Napoléon »
Il exige que Constant le réveille dès qu'arrivent les aides de camp porteurs des dépêches des maréchaux.
Il doit être là où l'on se bat. Il décide de rejoindre le maréchal Soult, qui vient de bousculer les Espagnols et de s'emparer de Burgos. Il chevauche si vite dans la nuit, vers cette ville, qu'il arrive à Cubo, sur la route de Burgos, seulement accompagné d'un aide de camp, de Roustam et de quelques chasseurs. Le reste de l'escorte et de l'état-major n'a pas réussi à suivre. Il s'arrête, dicte à l'officier une lettre pour Joseph.
« Mon frère, je partirai à 1 heure du matin pour être rendu avant le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée, car vaincre n'est rien, il faut profiter du succès.
« Autant je crois devoir faire peu de cérémonies pour moi, autant je crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec le métier de la guerre ; d'ailleurs je n'en veux pas. Il me semble que des députations de Burgos doivent venir au-devant de vous et vous recevoir au mieux. »
Il saute en selle. Il n'a pas le temps d'attendre l'escorte.
Aux approches de Burgos, il voit à la lueur des torches que les chasseurs qui l'accompagnent écartent pour ouvrir le passage les morts enchevêtrés - soldats, paysans, moines mêlés.
Il fait encore nuit quand il entre dans la ville. Les soldats ivres titubent dans les rues jonchées des débris du pillage. Sur la place, devant l'archevêché, on brûle dans de grands feux des meubles d'église. L'odeur est pestilentielle. Des cadavres sont étendus partout au milieu des détritus et des chevaux éventrés. On entend les cris des femmes, dominant les chants des soldats.
Il passe au milieu de ses soldats qui ne le voient pas, emportés par la furie de la ripaille, du viol et du saccage.
La pièce où il doit dormir dans l'archevêché est souillée, les meubles en ont été brisés.
On vient d'y découvrir trois Espagnols armés.
Il s'assied sur le lit maculé de l'archevêque. Il est accablé de fatigue. Il a faim. Il est redevenu l'officier en campagne. C'est comme s'il n'avait jamais connu le luxe des palais. Roustam lui apporte un morceau de viande rôtie, du pain et du vin qu'il a obtenus des grenadiers qui bivouaquent sur la place. Il mange, jambes écartées, dans cette pièce sale et puante, à peine éclairée. Puis il s'allonge sur le lit avec ses bottes et ses vêtements couverts de poussière et de boue.
Le lendemain, il regarde un instant les fumées qui continuent de s'élever au-dessus de Burgos. Des bâtiments achèvent de brûler. Il convoque ses aides de camp. Il veut connaître la position des différentes armées, celle de Soult, de Ney, de Victor, de Lannes. Il faut que les officiers reprennent les troupes en main afin que cessent les pillages. Il va inspecter la ville et les magasins qu'on y a découverts et qui regorgent de vivres.