Il aime ce « foutu métier » de militaire, murmure-t-il. Il se tourne vers Roederer.
- L'Autriche veut un soufflet. Je m'en vais le lui donner sur les deux joues. Si l'empereur François fait le moindre mouvement hostile, il aura bientôt cessé de régner. Voilà qui est clair. Avant dix ans, ma dynastie sera la plus vieille d'Europe.
Il tend le bras.
- Je jure que je ne fais rien que pour la France ; je n'ai en vue que son utilité. J'ai conquis l'Espagne, je l'ai conquise pour qu'elle soit française. Je n'ai en vue que la gloire et la force de la France, toute ma famille doit être française.
Il va vers sa table de travail, montre à Roederer les registres où sont inscrits les états de situation des armées.
- Je sais toujours la position de mes troupes, dit-il. J'aime la tragédie, mais toutes les tragédies du monde seraient là d'un côté, et des états de situation de l'autre, je ne regarderais pas même ma tragédie, et je ne laisserais pas une ligne de mes états de situation sans l'avoir lue avec attention. Ce soir, je vais les trouver dans ma chambre, je ne me coucherai pas sans les avoir lus.
Il s'approche de Roederer.
- Mon devoir est de conserver l'armée. C'est mon devoir envers la France qui me confie ses enfants. Dans deux mois, j'aurai forcé l'Autriche à désarmer...
Il se souvient, il y a des années, d'avoir déjà dit à Roederer :
« Je n'ai toujours qu'une passion, qu'une maîtresse : c'est la France. »
Il le répète.
Il chasse dans les bois de Versailles ou de Boulogne. Il pleut et il fait froid en cette fin de février 1809.
Lorsqu'il rentre aux Tuileries, il s'assied parfois au même guéridon que Charles-Louis-Napoléon, le fils d'Hortense et de Louis. Il caresse l'enfant. Il est ému. Ce désir d'avoir un fils à lui est si fort qu'il se détourne. L'émotion le submerge.
Le lundi 27 février, alors qu'il quitte ainsi l'enfant, l'aide de camp du maréchal Lannes se présente, apportant un pli.
Le baron Lejeune a fait la route à franc étrier pour annoncer la chute de Saragosse le 21 février. Il a fallu conquérir chaque maison, explique-t-il. Les femmes et les enfants se sont battus comme des soldats.
Napoléon ouvre les dépêches. Une pièce ronde de plomb, dentelée comme une roue de montre, tombe. Sur les deux faces, une croix a été gravée. C'est une balle tirée par les Espagnols. Elle a blessé grièvement le capitaine Marbot.
Napoléon la soupèse. Il faudra la faire parvenir à la mère de Marbot, dit-il.
Puis il lit la lettre de Lannes.
« Quelle guerre ! écrit le maréchal. Être contraint de tuer tant de braves gens ou même de furieux. La victoire fait peine. »
Napoléon baisse la tête.
Il aime Lannes, l'un des meilleurs, l'un de ses plus anciens compagnons des champs de bataille d'Italie et d'Égypte.
Mais quoi ? Il faut vaincre.
Il a pourtant un goût amer dans la bouche, comme si cette volonté qui l'habite devenait plus âpre, comme s'il n'y avait plus de douceur et de joie dans la victoire, mais seulement une nécessité amère.
« La victoire fait peine. »
Il a éprouvé déjà ce que Lannes a ressenti à Saragosse. Mais, si la victoire est amère, que serait la défaite ?
Il marche lentement vers son cabinet de travail.
La guerre vient. Il la sent s'approcher.
Sur sa table, il trouve un message de Champagny. Le ministre des Relations extérieures lui rapporte que Metternich a protesté contre les mouvements de troupes de l'Armée impériale. Vienne les considère comme une provocation.
Napoléon convoque aussitôt Metternich.
- Qu'est-ce que cela signifie ? demande-t-il d'une voix sourde à l'ambassadeur. Est-on piqué de la tarentule ? Voulez-vous encore mettre le monde en combustion ?
Metternich se dérobe. Napoléon l'observe.
- Metternich est tout près d'être un homme d'État, murmure-t-il à Champagny, il ment très bien.
Il le salue à peine.
La guerre est là.
Que je le veuille ou non. Je dois donc vaincre.
23.
Ce n'est plus qu'une question de jours. Il convoque à tout instant Berthier. Il veut des états de situation de chaque corps d'armée, ceux de Davout, de Masséna, de Lannes. Il a nommé Lefebvre à la tête des troupes bavaroises. Il s'emporte quand le roi de Bavière réclame le commandement de ses soldats pour le prince royal. Il dicte une réponse comme on claque une porte : « J'ai nommé pour les commander le duc de Dantzig, qui est un vieux soldat... Quand le prince royal aura fait six ou sept campagnes dans tous les grades, il pourra les commander ! »
Il se sent nerveux, irritable. Il a l'impression qu'autour de lui on tente de s'esquiver, c'est comme si les rênes glissaient entre ses mains, comme si le cheval était rétif, fourbu. Il a, à chaque instant, envie de bousculer ceux qui l'entourent. Il n'aime pas leurs regards angoissés. Il fuit les soupirs de Joséphine. Elle le supplie, chaque fois qu'ils dînent ensemble ou qu'ils sont assis côte à côte dans une loge de théâtre, de la laisser l'accompagner quand il partira en campagne.
Il ne répond pas. Il voudrait tant que cette guerre qu'il sent gronder aux portes s'éloigne comme un orage avorté. Mais il sait depuis des mois, depuis Erfurt, qu'elle éclatera, puisque Alexandre Ier a refusé de dire les mots, de signer les phrases qui eussent retenu l'Autriche sur le chemin de l'affrontement avec la France.
Trahison.
Il chasse dans la forêt de Rambouillet, la rage au cœur. Trahison du tsar, mais n'est-elle pas naturelle ? Alexandre joue sa carte puisque la plaie d'Espagne reste ouverte et la France affaiblie. Trahison de Talleyrand, des royalistes du faubourg Saint-Germain.
Il donne deux violents coups d'éperon. Son cheval bondit. Le cerf zigzague, affolé, dans le sous-bois humide. La meute est à ses trousses. L'animal fauve est puissant, mais sa course s'alourdit. Il va droit vers l'étang de Saint-Hubert. Napoléon contourne l'étang, met pied à terre. On lui tend un fusil. L'animal sort de l'eau, le poitrail clair, large.
Je dois donner la mort.
Il ferme les yeux. Le cerf est couché sur la berge, l'eau de l'étang rougit. La meute hurle.
Il se détourne, rentre au pas par les allées déjà sombres. Dans l'un des salons du château, il aperçoit Andréossy, l'ambassadeur de France en Autriche, qui a couru depuis Vienne pour rejoindre la France. Il porte sur lui toute la fatigue de ce voyage, le visage et les vêtements froissés.
Napoléon jette sa cravache et son chapeau, fait fermer les portes du salon.
D'un signe, il demande à Andréossy de parler.
Il écoute seulement le début des phrases. Il suffit d'un mot pour comprendre.
L'archiduc Charles rassemble ses troupes. Une milice bourgeoise remplace l'armée régulière à Vienne. L'archiduc s'apprête à lancer un manifeste aux peuples allemands pour les appeler à se soulever contre l'Empereur. Des négociateurs anglais sont à Vienne afin de préparer un traité d'alliance entre l'Angleterre et l'Autriche. Londres fournira les crédits nécessaires à la guerre.
Napoléon ne commente pas.
La guerre roule vers moi de plus en plus vite, comme une masse énorme.
Au Tyrol, les Autrichiens poussent les populations à se soulever contre la Bavière. Les paysans sont fanatisés par le capucin Haspinger. On cite le nom d'un chef de guerre populaire, Andreas Hofer. Vienne procure les armes.