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Joséphine peut-elle imaginer cela alors qu'elle se réveille, qu'elle lui jette un regard chargé d'inquiétude, qu'elle relève son voile dans un geste rapide et apeuré ?

Elle l'attendra à Strasbourg, dit-il. Il ira seul à Vienne.

La berline ralentit. Il reconnaît Bar-le-Duc. Il se souvient que le général Oudinot est né dans cette ville, qu'il n'était que sergent à la veille de la Révolution, et qu'il a depuis fait toutes les guerres. Il le voit à Friedland sous la mitraille ou bien à Erfurt, accueillant les rois, lui, le petit-fils de brasseurs.

Voilà l'homme qu'il a fait général et duc. Voilà la noblesse de l'Empire, celle des talents et du courage.

Il fait arrêter la berline. Il saute à terre dans la nuit. Il rit de la surprise des parents du duc de Reggio, de l'effroi de ses deux petites filles qu'on a tirées de leur sommeil. Il les embrasse.

Il aime entrer ainsi par surprise dans les vies, comme un magicien qui laisse une trace ineffaçable dans les mémoires, et dont on racontera la venue. Le départ est si rapide qu'on se demandera si l'on n'a pas rêvé sa visite.

Il veut être le rêve des hommes. Il remonte dans la berline. Il murmure, en se penchant à nouveau sur les cartes :

- Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis.

Il somnole. Il sait ce que pensent ses soldats. Les conscrits ont peur, et ne demandent qu'à crier : « Vive l'Empereur ! » Il leur dira : « J'arrive avec la rapidité de l'éclair. Marchons. Nos succès passés sont un sûr garant de la victoire qui nous attend. Marchons donc, et qu'à notre aspect l'ennemi reconnaisse ses vainqueurs. »

Il sera parmi eux. En avant de leurs lignes mêmes. Il les entraînera. N'a-t-il pas fait de l'armée de va-nu-pieds d'Italie une cohorte invincible ? Mais il y a les généraux et les maréchaux, tous ceux qui voudraient jouir de leurs titres et de leurs biens, qui disent en soupirant : « J'aimerais bien retirer mes bottes. »

Et lui ? Que croient-ils, ces messieurs ? Qu'il aime avoir les jambes cuites dans le cuir des écuyères ?

Il se met à griffonner quelques lignes.

« Je n'entends pas accoutumer les officiers à demander leur retraite dans un moment d'humeur et à redemander du service quand cette humeur est passée. Ces caprices sont indignes d'un honnête homme, et la discipline militaire ne les comporte pas. »

Le samedi 15, il est à Strasbourg. Il écarte d'un mouvement brusque Joséphine qui, au moment où il repart en compagnie de Duroc, s'accroche à lui en pleurant. Est-ce digne d'une Impératrice ?

Dans la voiture, il lit les dépêches de Berthier. Les Autrichiens ont la supériorité en nombre d'hommes. Ils sont près de cinq cent mille et lui ne dispose que de trois cent mille soldats en Allemagne et en Italie. Ses lignes sont étirées de Ratisbonne à Augsbourg. Les contingents étrangers ne sont pas sûrs. Berthier communique que dans les églises on a retrouvé des textes de prières imprimés à Vienne, et qui appellent les Allemands de Bavière et du Wurtemberg à prier pour « l'archiduc Charles. C'est Dieu qui nous l'a envoyé pour nous porter secours ».

Il rejette les dépêches de Berthier. Il faut attendre avant d'agir, comprendre ce que veut l'ennemi. Il appelle un aide de camp qui, penché à la portière, écoute le message qu'il doit porter au maréchal.

- Surtout, hurle l'Empereur, ne vous aventurez pas !

Il répète la phrase, regarde l'officier s'éloigner de l'escorte.

À Ludwigshafen, le dimanche 16 avril, il s'arrête quelques instants. Il aperçoit le roi de Wurtemberg qui l'attend dans le froid de l'aube. Sa démarche est celle d'un homme qui a peur. Il dit d'une voix anxieuse, après avoir salué Napoléon :

- Quel est le plan de Votre Majesté ?

- Nous irons à Vienne.

Il prend le bras du roi, le rassure. Le souverain dit enfin la confiance qu'il éprouve dans le « Jupiter moderne ».

Napoléon monte dans sa berline.

Jupiter ? Je dépends des hommes.

Il reçoit à cet instant la réponse de Berthier. « J'attends Votre Majesté avec impatience », écrit le maréchal.

Que sont les hommes sans moi ? Ils retireraient leurs bottes !

Le dimanche, dès le début de l'après-midi, l'orage éclate. Une pluie diluvienne déferle.

Il entre dans un hôtel de Gmünd comme un voyageur quelconque. Il dîne dans un coin de la salle mal éclairée.

Il aime aussi ces instants d'anonymat, quand sa présence ne change rien au rythme quotidien de la vie. C'est à ces moments-là qu'il ressent le mieux son pouvoir, quand il sait qu'il lui suffirait d'un mot pour, comme la foudre, troubler l'atmosphère, et qu'il ne le fait pas, restant dans la pénombre, payant comme n'importe qui.

Mais, le seuil franchi, il est à nouveau l'Empereur.

À Dillingen, il écoute le roi de Bavière affolé, chassé de Munich par l'approche des troupes autrichiennes.

- Sire, tout est perdu pour nous, si Votre Majesté n'agit pas rapidement, murmure le roi d'une voix suppliante. Tout est perdu, répète-t-il.

- Rassurez-vous, vous serez sous peu de jours à Munich.

Pourquoi ces hommes ont-ils besoin d'un protecteur ? Pourquoi s'en remettent-ils à un autre pour les rassurer, les défendre, les guider ?

Cependant qu'il roule vers Donauwerth, où déjà il fit campagne en 1805, il se souvient de ces années, les plus insupportables de sa vie, quand il devait quémander un rôle à Pascal Paoli, à un Barras. Il n'a eu de cesse que de ne plus dépendre que de lui-même. Et du destin.

Dans l'auberge de Donauwerth, où il arrive le lundi 17 avril à 6 heures, il fait étaler les cartes sur une grande table. Les dépêches arrivent. Bacler d'Albe commence à pointer les épingles qui jalonnent la marche des troupes de l'archiduc Charles.

Tout se joue à cet instant. Il fait seller un cheval, part inspecter les fortifications de la petite ville. Il s'arrête au sommet d'une hauteur. Dans le brouillard, il distingue les rives du Danube, la large saignée noire du fleuve. Au bout, là-bas, Vienne.

Il rentre à l'auberge au galop, se précipite vers la carte. Un message de Davout confirme que l'archiduc Charles se dirige vers Ratisbonne.

Est-ce possible ?

Les aides de camp confirment l'information. Il se penche sur la carte, marche dans la pièce. Il voit toute la partie qui s'engage. Elle est jouée dans sa tête.

- Ah, monsieur le prince Charles, lance-t-il, je vous aurai à bon compte !

Il donne les ordres, dicte les messages. Il va attaquer l'archiduc Charles sur son flanc sud. Maintenant, c'est le « foutu métier » qui commence.

Il se lève à 4 heures le mardi 18 avril. D'abord l'étude des cartes à la lueur des lanternes. Puis la dictée des messages. À Davout, à Masséna.

« Dans un seul mot vous allez comprendre ce dont il s'agit. Le prince Charles avec toute son armée a débouché hier de Landshut sur Ratisbonne. Il avait trois corps d'armée évalués à quatre-vingt mille hommes. Vous voyez actuellement que jamais circonstance ne voulut qu'un mouvement soit plus actif et plus rapide que celui-ci. Activité, activité, vitesse ! Je me recommande à vous. »

Puis, à cheval.

Sur la grand-route de Neustadt à Oberhausen, il distingue entre les arbres un monument, celui de La Tour d'Auvergne. Il lève son chapeau. Il aime retrouver les traces de ces Français d'avant lui, dont il ravive les exploits.

Après lui, quelqu'un viendra-t-il ?

Il court les routes, les champs. Il est à Ingolstadt, dans le château royal, mais il repart aussitôt découvrir les hauteurs qui dominent le Danube.

À Ziegelstadel au milieu de l'après-midi du mercredi 19, il est épuisé, le corps moulu. Les troupes du corps de Davout passent. Un boulanger sort de sa maison, lui apporte un fauteuil de bois. Il s'y laisse tomber. Il sent les regards des soldats qui défilent à quelques mètres de lui. Il est fatigué comme ils le sont tous. Ils aiment ce partage, cette égalité dans la guerre. C'est son travail d'être là sur le bord de la route, sur le champ de bataille, et, la nuit, d'étudier les cartes, de conduire ces hommes à la victoire.