Il n'a pas pu.
À l'aube du dimanche 23, il regarde défiler l'artillerie qui dans un brouillard épais se dirige vers Ratisbonne. Il faut que la ville tombe. Il place lui-même les canons afin de faire abattre de vieilles maisons qui, adossées aux remparts, peuvent en s'écroulant combler les fossés qui entourent la ville. Il s'approche à pied des canons, et tout à coup il ressent une violente douleur dans la jambe droite. Il est déséquilibré, cherche l'appui de Lannes. Une balle l'a atteint à l'orteil droit.
- Ce ne peut être qu'un Tyrolien, ces gens sont très adroits, dit-il.
Il s'assied sur un tambour pendant qu'on le panse.
Cette blessure est-elle un signe ? Il regarde. Elle est sans gravité même si la douleur est intense.
Il tourne la tête. Il voit des soldats qui accourent. On crie « l'Empereur est blessé ! », « l'Empereur est mort ! ». Il se dresse. Qu'on le hisse sur son cheval, qu'on batte le rappel. Il va parcourir le front des troupes. Il faut qu'on le voie. Il ne peut mourir.
Il parcourt les lignes et le cri retentit, ce cri qu'il n'a plus entendu depuis des mois : « Vive l'Empereur ! »
Il s'arrête devant chaque régiment.
Il faut récompenser ces hommes. Je suis vivant, victorieux, généreux, juste.
Ma noblesse, ce sont eux qui la composent. Je vais les ennoblir sur le champ de bataille.
Les chefs de corps désignent les grenadiers les plus valeureux.
- Je te fais chevalier de l'Empire avec 1 200 francs de dotation, lance-t-il d'une voix forte.
- Mais, Sire, je préfère la croix.
Il regarde le soldat au visage buté, couturé, à la voix ferme.
- Tu as l'une et l'autre, puisque je te fais chevalier.
- Moi, j'aimerais mieux la croix.
Je dois lui accrocher la croix, lui pincer l'oreille.
Ces hommes se font tuer pour moi, parce qu'ils savent que j'expose ma vie comme eux, et que je les conduis à la victoire.
Ratisbonne est prise, Ratisbonne brûle. La route de Vienne est ouverte.
Il devrait être satisfait, mais il n'éprouve plus la même gaieté à vaincre. Il n'a pas détruit l'armée de l'archiduc Charles. Elle se retire vers Vienne en longeant la rive gauche du Danube. Il lance ses troupes sur la rive droite. Il dicte une proclamation pour l'armée.
« Soldats ! Vous avez justifié mon attente. Vous avez suppléé au nombre par votre bravoure. Vous avez glorieusement marqué la différence qui existe entre les soldats de César et les cohues armées de Xerxès. »
Il voit, du palais où il se trouve, les soldats chargés de seaux courir dans les rues afin d'aider à éteindre l'incendie qui ravage la ville. Il va payer sur sa propre cassette les dégâts occasionnés par les combats. Il est las de la guerre. Il aperçoit des blessés qui, s'appuyant l'un sur l'autre, se traînent vers les infirmeries.
Il reprend d'une voix basse :
« En peu de jours nous avons triomphé dans les trois batailles rangées de Thann, Abensberg et Eckmühl, et dans les combats de Landshut et de Ratisbonne.
« Avant un mois nous serons à Vienne. »
Serait-ce la fin de la guerre ?
Le destin est toujours bienveillant. En quatre jours de combat, il a bousculé les troupes autrichiennes. Mais combien de morts ?
Son pied et sa jambe sont toujours douloureux. Il marche avec difficulté. Mais cela n'est rien. Par rapport aux souffrances des autres.
Quand il voit, quelques jours plus tard, dans les rues d'Ebersberg, le millier de soldats morts qui gisent dans les rues parce que Masséna, « l'Enfant chéri de la Victoire », a voulu prendre d'assaut cette ville - pour rien, puisque le Danube a été franchi déjà -, il a la nausée. Il ignore Masséna. Il l'écoute se justifier. Mille morts, deux mille blessés en vain.
Il refuse de loger dans une maison de la ville haute, la seule partie d'Ebersberg qui ne soit pas détruite. Il fait dresser sa tente dans un jardin, devant une maison dans le proche village d'Angtetten.
Il marche dans la partie de la tente qui lui sert de chambre.
Il aurait dû retenir Masséna. Mais peut-il tout diriger ? Il voudrait pouvoir, maintenant, s'en remettre pour une part à des hommes non seulement valeureux mais clairvoyants.
Il voudrait...
Il murmure, en passant dans la partie de la tente qui lui sert de cabinet de travail, avant de commencer à dicter ses ordres :
- Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille monstruosité. Ils sauraient ce que leur projet coûte de maux à l'humanité.
Mais il faut prendre Vienne !
Il galope vers la capitale, s'arrête à Ems, regarde défiler les divisions qui poursuivent les Autrichiens. À Moelk, il découvre au bout d'un promontoire un couvent de bénédictins qui domine le Danube et d'où l'on aperçoit la rive gauche du fleuve. Les feux des bivouacs autrichiens percent la nuit.
Il entre dans le bâtiment et s'installe dans une galerie qui surplombe le paysage.
Si ce pouvait être une longue halte ! Mais le travail n'est pas terminé.
Il entend les voix des grenadiers qui ont envahi le couvent et auxquels les moines servent à boire.
Les hommes ont besoin de ces instants de liesse qu'il ne s'accorde pas, lisant le courrier arrivé de Paris.
Il a un geste de mépris en parcourant la lettre servile de Talleyrand. « Il y a treize jours que Votre Majesté est absente, écrit le prince de Bénévent, et elle a ajouté six victoires à la merveilleuse histoire de ses précédentes campagnes. »
Je suis vainqueur. Je ne suis pas mort. Les courtisans s'agenouillent.
« Votre gloire, Sire, fait notre orgueil, mais votre vie fait notre existence », dit encore Talleyrand.
Il s'exclame, parlant seul, se souciant peu de savoir si les maréchaux l'entendent :
- Je l'ai couvert d'honneurs, de richesses, de diamants, il a employé tout cela contre moi. Il m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la première occasion qu'il ait eue de le faire...
Il jette la lettre de Talleyrand.
Joséphine lui écrit aussi, s'inquiétant de sa blessure. Sur un coin de table, il lui répond :
« La balle qui m'a touché ne m'a pas blessé ; elle a à peine rasé le tendon d'Achille. Ma santé est fort bonne. Tu as tort de t'inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien.
« Tout à toi.
« Napoléon
« Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg. »
Mais il doit s'arracher à ces mots de tendresse, à ces images de paix. Il doit faire son métier.
Il s'approche du balcon qui longe la galerie. Il veut savoir quelles troupes autrichiennes campent de l'autre côté du fleuve. Celles du général Hiller ou celles de l'archiduc Charles ? Il faut qu'un officier profite de la nuit pour aller s'emparer d'un Autrichien qu'on interrogera. Lannes a pensé au capitaine Marbot, son aide de camp.
- Remarquez bien que ce n'est pas un ordre que je vous donne, dit Napoléon à Marbot. C'est un désir que j'exprime ; je reconnais que l'entreprise est on ne peut plus périlleuse, mais vous pouvez la refuser sans crainte de me déplaire. Allez donc réfléchir quelques instants dans la pièce voisine, et revenez nous dire franchement votre décision.
Marbot acceptera, il le sait. Ces hommes-là ne sont pas des courtisans mais des soldats, comme lui.
C'est mon génie que de savoir commander à ces hommes.
Il tire sur l'oreille de Marbot, qui s'en va vers le fleuve sans hésiter.
Il s'agit bien des troupes du général Hiller. On peut donc marcher sur Vienne.
Il arrive à Saint-Pölten. Il fait beau, les soldats l'acclament. Il a pu enfin dormir quelques heures.
« Mon amie, je t'écris de Saint-Pölten, note-t-il pour Joséphine. Demain, je serai devant Vienne, ce sera juste un mois après le même jour où les Autrichiens ont passé l'Inn et violé la paix.