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« Ma santé est bonne ; le temps est superbe et le soldat fort gai : il y a ici du vin.

« Porte-toi bien.

« Tout à toi.

« Napoléon »

Le mercredi 10 mai 1809, il marche à nouveau dans les jardins du château royal de Schönbrunn.

Tout son corps se détend. Il retrouve les salons, les dorures. Il rêve quelques instants. Il se souvient de son premier séjour ici, c'était le 13 novembre 1805, l'avant-Austerlitz.

Faudra-t-il comme Sisyphe qu'il recommence toujours à pousser le boulet de la guerre jusqu'au sommet pour qu'ensuite le boulet roule à nouveau et qu'il doive retrouver les mêmes lieux, Donauwerth, Schönbrunn ? Quoi, demain ? Varsovie ? Eylau ?

Il se sent fatigué, nerveux.

Il apprend que les Autrichiens ont blessé les plénipotentiaires qui demandaient la reddition de Vienne. Il donne l'ordre qu'on la bombarde jusqu'à ce qu'elle capitule.

À chaque fois il l'éprouve, l'ascension vers le sommet est plus difficile.

Vienne se bat. En Prusse, un officier de hussards, le major Schill, avec quelques centaines d'hommes, massacre les soldats français. Au Tyrol, l'insurrection dure. En Espagne, au Portugal, on ne l'emporte pas, au contraire.

Il monte à cheval, il galope, et tout à coup il sent que la monture s'affaisse, tombe sur le flanc.

Il fait si noir...

Il ouvre les yeux. On est en train de le porter. Il se dégage, regarde autour de lui. Il voit les visages effrayés de Lannes, des aides de camp, des chasseurs de la Garde. Il s'est donc évanoui. Il rabroue Lannes qui lui conseille de ne pas remonter à cheval. Il faut oublier cet incident. Les hommes croient trop aux présages.

Il rassemble dans la cour du château de Schönbrunn tous les témoins, maréchaux, officiers, soldats. Qu'ils forment un cercle autour de lui. Il passe devant eux.

Il veut le secret, dit-il. Rien n'a eu lieu.

Il reste plusieurs minutes au centre du cercle, dans le silence.

Les hommes se tairont.

Il rentre dans le château.

Le samedi 13 mai 1809, à 2 heures du matin, Vienne capitule.

Il est debout dans le salon de réception du château. Il regarde les immenses tableaux qui décorent la pièce.

- Je vivrai ici, murmure-t-il, au milieu des souvenirs de Marie-Thérèse la Grande.

Puis, sans prendre de repos, il se rend, entouré de son escorte, à Vienne, qu'il traverse lentement. Les rues sont désertes. Où est la curiosité bienveillante d'autrefois ?

Au retour, il dicte une proclamation pour l'armée.

« Soldats, le peuple de Vienne délaissé, abandonné, veuf, sera l'objet de vos égards. Je prends les habitants sous ma spéciale protection. »

Il voudrait la paix. Il ne doit pas clamer la victoire. Et, d'ailleurs, la guerre n'est pas terminée. Les troupes de l'archiduc Charles n'ont pas été détruites.

« Soyez bons pour les pauvres paysans et pour ce bon peuple qui a tant de droits à notre estime, dit-il. Ne concevons aucun orgueil de nos succès : voyons-y une preuve de cette justice divine qui punit l'ingrat et le parjure. »

Il donne des ordres pour qu'on traque les pillards, les traînards. Il ne veut pas d'une Autriche et d'une Allemagne qui deviendraient d'autres Espagnes.

Il faut maintenir rétablir la discipline.

Le soir de ce samedi 13 mai, alors que le brouillard tombe, il décide de faire la ronde des factionnaires qui sont placés autour du château de Schönbrunn.

Il se fait reconnaître. Il passe.

L'un des soldats répète les sommations, crie dans le brouillard :

- Si tu avances, je te fous ma baïonnette dans le ventre !

Napoléon s'immobilise. Il n'est rien qu'un homme qu'on peut tuer. Il continue d'avancer. Le grenadier l'identifie, présente les armes.

Le destin n'a pas décidé de toucher au fil de ma vie.

Napoléon demande son nom au grenadier1, le félicite, lui tire l'oreille puis s'éloigne lentement.

Dans sa chambre, il écrit un mot à Joséphine.

« Je suis maître de Vienne, tout ici va parfaitement. Ma santé est fort bonne.

« Napoléon »

1- Coluche !

25.

L'air est doux dans les jardins du château de Schönbrunn en ce milieu du mois de mai 1809. Napoléon fait quelques pas dans les allées, après avoir passé en revue des régiments de sa Garde, et il s'arrête aussitôt. Il ne peut pas goûter le printemps, la quiétude de ce lieu royal. Il doit conclure cette campagne, en finir avec cette guerre. Il rentre, consulte les cartes, les rapports des patrouilles qu'il a envoyées en aval de Vienne, le long du Danube.

Il appelle Bacler d'Albe. Ils pointent tous les deux des aiguilles sur la carte.

Le Danube est large d'au moins un kilomètre. Il compte au milieu de son lit des îles nombreuses qui peuvent servir de points d'appui à des ponts jetés de la rive droite vers la rive gauche, puisqu'il faut traverser le fleuve, les troupes de l'archiduc Charles étant concentrées sur la rive gauche. Elles sont là, montre Bacler d'Albe, entre les villages d'Aspern et d'Essling, et au-delà, plus au nord, sur le plateau de Wagram.

Napoléon est inquiet. Depuis le début de cette guerre qu'il n'a pas voulue, il lutte contre l'impression que les mauvais présages se sont multipliés. Il ressent souvent comme un rappel des menaces qui pèsent sur lui, une courte et violente douleur dans le pied droit. Il a été blessé. Son cheval s'est abattu et il s'est évanoui. Hier encore, alors qu'il marchait avec le maréchal Lannes au bord du Danube, Lannes a trébuché, est tombé dans l'eau glacée du fleuve, tourbillonnante comme celle des torrents alpins nourris par la fonte des neiges. Il a dû entrer dans le Danube jusqu'à mi-corps pour tendre la main au duc de Montebello. Ni l'un ni l'autre n'ont ri. Mais ils se sont longuement regardés avec la même inquiétude.

Il faut pourtant que les troupes passent d'une rive à l'autre, et, donc, il faut construire des ponts en aval de Vienne. L'île Lobau, qui fait, selon les relevés de Bacler d'Albe, quatre kilomètres sur six, sera le pivot sur lequel reposeront un grand pont pour franchir le bras du Danube depuis la rive droite, et un petit pont de deux cents mètres, la moitié du précédent, qui ira de l'île Lobau à la rive gauche.

Il prend sans hésiter la décision de faire commencer le travail des sapeurs. On s'emparera d'abord de l'île Lobau, on rassemblera des cordages, des bois et des fers, des caisses de boulets pour servir d'ancrage. Les pontonniers du général Bertrand arrimeront les éléments des ponts. Il convoque Bertrand. Ses hommes ont une nuit pour effectuer ce travail.

C'est le mercredi 17 mai. Demain, il quittera Schönbrunn pour Ebersdorf, le village de la rive droite qui fait face à l'île Lobau.

Il examine les dernières dépêches. En Espagne, c'est la gangrène, la succession des défaites et des petites victoires qui ne règlent rien. En Italie, les troupes d'Eugène progressent vers Vienne. Mais le pape tente, depuis Rome, de soulever les catholiques contre l'« Antéchrist ».

Moi ! Et cela réussit en Espagne, au Tyrol ! Puis-je accepter cela, moi ?

Il commence à dicter sans même reprendre sa respiration.

« Décret :

« Moi, Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la Confédération du Rhin,

« Considérant que lorsque Charlemagne, Empereur des Français, et notre Auguste Prédécesseur, fit donation de plusieurs comtés aux évêques de Rome, il ne les leur donna qu'à titre de fiefs et pour le bien de ses États, et que, par cette donation, Rome ne cessa pas de faire partie de son Empire ;

« Que tout ce que nous avons proposé pour concilier la sûreté de nos armées, la tranquillité et le bien-être de nos peuples, la dignité de notre Empire avec les prétentions temporelles des papes, n'a pu se réaliser ;