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« Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

« Les États du Pape sont réunis à l'Empire Français. »

C'est ainsi. On me combat. On m'excommunie. Je brise. Devrais-je tendre l'autre joue ? Je suis Empereur et non saint homme, j'ai charge de mes peuples et de mes soldats qui se font tuer sur mon ordre.

Et que je tue s'il le faut.

De la même voix, il reprend :

« Tout traîneur qui, sous prétexte de fatigue, se sera détaché de son corps pour marauder sera arrêté, jugé par une commission militaire et exécuté sur l'heure. »

Ce n'est pas avec de la pitié et de la compassion qu'on fait la guerre. Je ne l'ai pas voulue, mais elle est là, je la fais.

Il ne peut plus attendre. Le pont vers l'île Lobau n'est pas terminé, mais Napoléon passe le Danube en barque et s'installe avec le maréchal Lannes dans la seule maison de l'île Lobau.

Il entend par la fenêtre ouverte les rires des aides de camp étendus sur l'herbe autour de la maison. Il sort. La pleine lune éclaire l'île, le fleuve et la rive gauche où brûlent les feux des bivouacs des Autrichiens. Il écoute. Ces jeunes hommes, dont beaucoup peuvent mourir demain, chantent d'une voix gaie, insouciante :

Vous me quittez pour aller à la gloire

Mon tendre cœur suivra partout vos pas...

L'astre des nuits de son paisible éclat

Lançait des feux sur les tentes de France...

Il sait qu'on prétend dans l'armée que ces paroles ont été écrites par Hortense, reine de Hollande. Il revoit quelques instants ces images de paix, l'enfant d'Hortense, Napoléon-Charles, jouant sur la terrasse des Tuileries. Enfant mort. Il veut un fils. Et pour cela aussi, il doit vaincre.

Le dimanche 21 mai, il rejoint les troupes de Masséna et de Lannes qui, après être passées par le grand pont, l'île Lobau et le petit pont, ont atteint la rive gauche. Elles se battent dans les villages d'Aspern et d'Essling.

Il reste immobile sur son cheval dans les ruines d'une tuilerie, située sur une petite hauteur. Il doit tenir ferme les rênes, car les balles et les boulets pleuvent. Il voit les lignes autrichiennes comme des vagues blanches prendre d'assaut Aspern et Essling, puis refluer, et ce sont d'autres vagues, sombres, qui déferlent, et le sol est parsemé des taches blanc et bleu des uniformes des soldats morts et blessés.

Une boucherie.

Les boulets des centaines de pièces de canon autrichiennes crèvent les lignes et font tomber à chaque coup plusieurs hommes. Il ne tourne la tête qu'au moment où un aide de camp lui apporte un message. Aspern et Essling ont été repris pour la sixième fois. Tout à coup, il se sent déséquilibré. Il ressent une chaleur à la jambe gauche. Il reste en selle. Une balle a déchiré toute sa botte et brûlé la peau.

Un autre présage.

Il chasse l'inquiétude. Un aide de camp lui annonce que le grand pont a été emporté par la crue, s'effondrant sous les coups des troncs que charrient les eaux torrentielles du fleuve. Il s'apprête à donner l'ordre de se replier, d'abandonner Aspern et Essling, qui ont coûté tant de sang.

Une voix crie que le pont a été rétabli, que les convois de munitions et les hommes peuvent à nouveau passer sur l'île Lobau et la rive gauche.

Brusquement il sent le sifflement d'un boulet, le cheval se cabre, s'abat, la cuisse fracassée.

Il prend une autre monture. Mais les grenadiers l'entourent, crient :

- Bas les armes si l'Empereur reste là ! Bas les armes !

Si ce boulet avait frappé un mètre plus haut, il serait l'un de ces corps qu'il aperçoit couchés dans l'herbe entre les pans de murs abattus.

Quelqu'un saisit le cheval par le mors, hurle :

- Retirez-vous ou je vous fais enlever par mes grenadiers !

C'est le général Walter, ce vieux luthérien, ce fils de pasteur que je connais depuis l'Italie, qui a été blessé à Austerlitz, que j'ai fait commandant des grenadiers à cheval de la Garde, qui a chargé tant de fois à Eylau qu'on l'a cru mort à plusieurs reprises, qui tire mon cheval.

Ils ne veulent pas que je meure.

Il fait demi-tour et, au pas, traverse le petit pont. Il remonte les colonnes de jeunes conscrits qui lèvent leurs fusils, crient : « Vive l'Empereur ! »

Peu à peu la brume recouvre le fleuve, et le silence s'établit avec la nuit.

Il s'assied devant la petite maison de l'île Lobau. Il dicte une dépêche pour Davout :

« L'ennemi a attaqué avec toutes ses forces et nous n'avions que vingt mille hommes de passés. L'affaire a été chaude. Le champ de bataille nous est resté. Il faut nous envoyer ici tout votre parc, le plus de munitions possible. Envoyez ici le plus de troupes que vous pourrez, en gardant celles qui sont nécessaires pour garder Vienne. Envoyez-nous aussi des vivres. »

Il ferme les yeux. Il faut qu'il dorme quelques minutes. Il le faut.

Un brouillard épais enveloppe tout quand Napoléon se réveille, ce lundi 22 mai 1809.

Il entend le cheminement des hommes et les grincements des chariots de munitions qui traversent l'île et se dirigent vers la rive gauche. Si ces convois et ces renforts passent, la bataille peut être gagnée. Mais, si les ponts sont rompus, ce peut être des dizaines de milliers d'hommes pris au piège.

Il montre un pin. Que les charpentiers construisent une vigie d'où il pourra voir le champ de bataille. Il s'impatiente cependant que le brouillard se lève et que le canon recommence à tonner. Il grimpe enfin au sommet de l'arbre. Aspern et Essling tiennent. Il va donc pouvoir faire charger au centre les cavaliers de Lannes, enfoncer le cœur de l'armée autrichienne.

Il saute à terre. Il veut être sur la rive gauche avant l'assaut.

Il avance le long de la rive jusqu'aux positions tenues par un bataillon de la Garde dont les pièces tirent à coups redoublés sur les Autrichiens qui donnent une nouvelle fois l'assaut. Brusquement cette voix près de lui, celle du général Bertrand.

Le général du génie est livide. Le grand pont vient d'être emporté. On ne pourra pas le rétablir avant deux jours. Les munitions et les renforts, les vivres, rien ne peut plus passer.

Il se détourne de Bertrand. Il appelle aussitôt les aides de camp. Qu'on avertisse les maréchaux Lannes et Masséna, les chefs de corps, d'avoir à se replier en combattant et à passer en bon ordre le petit pont, qu'on fortifie l'île Lobau et qu'on s'y tienne.

Tout en regagnant l'île Lobau, il regarde les corps étendus. Peut-être vingt mille hommes abattus autour d'Essling et d'Aspern. Et sans doute beaucoup plus d'Autrichiens.

À l'entrée du petit pont, il aperçoit des grenadiers qui portent un brancard recouvert de branchages. Il reconnaît parmi eux le capitaine Marbot, l'aide de camp de Lannes, qui tient la main d'un homme couché, blessé. Lannes.

Il a envie de hurler. Il se précipite. Lannes, Lannes. Il écarte Marbot. Les jambes de Lannes ne sont plus qu'une bouillie sanglante. On va l'opérer, trancher.

Il s'arrache à lui, remonte à cheval. Il ne peut plus. Il se couche sur l'encolure, se laisse porter, secouer. Ce goût âcre sur les lèvres, cette brûlure dans les yeux, ce sont ses larmes.

Il se redresse enfin. Il lance des ordres. Il faut tenir Essling à tout prix pour que la retraite des troupes engagées sur la rive gauche soit protégée. Il ne peut rester immobile, il galope à nouveau jusqu'au petit pont. Il veut savoir. Il aperçoit Lannes avec la jambe gauche coupée. L'émotion à nouveau, irrépressible. Il ne veut pas que... Il s'agenouille. Il l'embrasse. Il respire l'odeur de son sang. Il serre le corps de Lannes. Le sang tache son gilet blanc.