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Lannes le retient, s'agrippe.

- Tu vivras, mon ami, tu vivras.

Il m'implore comme si j'avais le pouvoir de le sauver, comme si j'étais sa providence. Je veux qu'il vive. Et je sens qu'il va mourir.

Napoléon s'éloigne.

Les troupes harassées mais marchant en ligne passent le petit pont, établissent leur bivouac dans l'île Lobau, sur laquelle commencent à tomber quelques boulets autrichiens.

Il faut tenir l'île, détruire le petit pont après le passage des dernières unités. Et, le grand pont réparé, ne laisser dans l'île que des batteries de canon et les hommes nécessaires à sa défense.

Il regagne le village d'Ebersdorf sur la rive droite. Il n'a pas gagné cette bataille d'Essling, mais il ne l'a pas perdue. Cependant vingt mille hommes sont morts.

Et l'on dira partout que j'ai reculé. Il faut donc vaincre encore. Malgré les morts. Malgré les souffrances de Lannes.

Le maréchal agonise dans la chaleur accablante de ces derniers jours de mai.

Son corps est rongé par l'infection, la gangrène. Il lutte. Il a besoin de ma présence. Je m'agenouille. Je lui parle. Je voudrais rester près de lui, mais on me tire par le bras.

L'armée d'Italie a enfin rejoint l'armée du Rhin. Il faut saluer ce succès.

« Soldats de l'armée d'Italie, vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué. Soyez les bienvenus ! Je suis content de vous. »

Tant de fois j'ai prononcé ces mots ; et tant de fois il a fallu recommencer à se battre.

C'est la loi de ma vie.

« Soldats, reprend-il, cette armée autrichienne avait la prétention de briser ma couronne de fer ; battue, dispersée, anéantie grâce à vous, elle sera un exemple de la vérité de cette devise : Dio la mi diede, guai a chi la tocca1 ! »

Il s'assied dans cette maison d'Ebersdorf qui lui sert de quartier général. On a fermé les volets tant la chaleur est forte.

La gangrène doit avoir rongé tout le corps de Lannes.

Il ne doit pas y penser.

« Mon amie, écrit-il à Joséphine, je t'envoie un page pour t'apprendre qu'Eugène m'a rejoint avec toute son armée ; qu'il avait parfaitement rempli le but que je lui avais demandé... Je t'envoie ma proclamation à l'armée d'Italie, qui te fera comprendre tout cela.

« Je me porte fort bien.

« Tout à toi.

« Napoléon

« P.-S. Tu peux faire imprimer cette proclamation à Strasbourg et la faire traduire en français et en allemand pour qu'on la répande dans toute l'Allemagne. Remets au page qui va à Paris une copie de la proclamation. »

Il reste dans la pénombre de la maison d'Ebersdorf. C'est un moment de calme entre deux tempêtes. Il voit Berthier à chaque instant de la journée : il faut se préparer à la prochaine bataille, rebâtir les ponts, remplir les magasins de vivres et de munitions, rassembler les armées, placer les blessés dans les hôpitaux de Vienne.

Il sort chaque matin et chaque soir pour se rendre au chevet de Lannes, installé dans une maison voisine.

Lannes va mourir.

Le mercredi 31 mai, l'aide de camp Marbot, sur le seuil de la maison, écarte les bras pour m'interdire de passer.

Lannes est mort. La puanteur du cadavre a envahi la pièce. Il est dangereux d'y pénétrer. Les miasmes fétides, répète Marbot.

Napoléon l'écarte. Il s'agenouille, il serre Lannes contre lui.

- Quelle perte pour la France et pour moi, murmure-t-il.

Il ne peut plus. Il pleure.

Il veut garder ce corps contre lui. Le réchauffer.

On le tire. On l'oblige à se relever. C'est Berthier. Le général Bertrand et les officiers du génie attendent ses ordres, explique-t-il.

Napoléon s'éloigne, revient. Il faut que le corps de Lannes soit embaumé, porté en France, dit-il.

Il va vers Bertrand.

- Les ponts..., commence-t-il.

Dans la pièce sombre de la maison d'Ebersdorf, il écrit à la maréchale Lannes, duchesse de Montebello.

« Ma cousine, le Maréchal est mort ce matin des blessures qu'il a reçues sur le champ d'honneur. Ma peine égale la vôtre. Je perds le général le plus distingué de mes armées, mon compagnon d'armes depuis seize ans, celui que je considérais comme mon meilleur ami.

« Sa famille et ses enfants auront toujours des droits particuliers à ma protection. C'est pour vous en donner l'assurance que j'ai voulu vous écrire cette lettre, car je sens que rien ne peut alléger la juste douleur que vous éprouverez. »

Il reste un long moment la tête sur la poitrine. Si las. Il faut qu'il demande à Joséphine d'essayer de consoler la maréchale Lannes.

Il écrit :

« La perte du duc de Montebello qui est mort ce matin m'a fort affligé. Ainsi tout finit ! »

1- Dieu me la donna, malheur à qui la touche.

26.

Napoléon est assis dans son cabinet de travail. Il regarde les jardins qui entourent le château de Schönbrunn. Les fenêtres sont ouvertes. Ces matinées du début du mois de juin 1809 sont douces. Ce pourrait être la paix. Il imagine quelques instants sa vie ici, avec Marie Walewska. Les lettres qu'elle lui écrit de Pologne sont là, sur la table. Il se souvient de ces longues journées dans le château de Finckenstein, après la bataille d'Eylau, avant la victoire de Friedland. Il avait cru alors qu'il avait établi un système d'alliance avec le tsar qui empêcherait la guerre. Rien ne s'est produit comme il l'avait espéré et tout est survenu comme il l'avait craint.

Et l'armée de l'archiduc Charles est toujours sur la rive gauche du Danube, sur le plateau de Wagram.

Elle élève des palissades, elle crée des redoutes, elle installe des postes d'artillerie fixe pour empêcher toute traversée du fleuve.

Il doit la détruire. Il doit franchir le Danube.

Je ne peux compter que sur moi. Le tsar fait manœuvrer ses troupes, mais c'est bien plus pour empêcher les Polonais de Poniatowski de vaincre et de reconstituer un royaume de Pologne que pour menacer les Autrichiens. Bel allié que cet Alexandre Ier !

Napoléon se lève. Il appelle le général Savary. Il veut savoir quels régiments participeront ce matin à la parade, quels maréchaux et généraux seront présents. Il doit distribuer des croix d'honneur, élever des grenadiers à la dignité de chevalier d'Empire.

Il veut redonner de la vigueur à ces troupes malmenées à Essling. Il veut effacer de leur mémoire le souvenir des camarades morts et blessés, près de vingt mille ! Il veut qu'ils oublient qu'ils ont dû se replier. Ils doivent être prêts à se battre à nouveau dès que les ponts seront reconstruits, dès que les renforts seront arrivés. Il attend de France 20 000 fantassins, 10 000 cavaliers, 6 000 grenadiers de la Garde, et de l'artillerie. Il disposera alors de 187 000 hommes et de 488 canons à opposer aux 125 000 hommes de l'archiduc Charles.

Il va jusqu'à la fenêtre.

Mais il y a ce fleuve à traverser, ces soldats de l'armée de l'archiduc Jean, le frère de Charles, qui ont été battus en Italie mais qui se sont regroupés en Hongrie et représentent une force de plus de trente mille hommes.

Napoléon se tourne vers Savary. Il veut tous les matins se rendre dans l'île Lobau. C'est une fois de plus le pivot de son dispositif. De là il pourra observer les Autrichiens, mesurer l'état d'avancement des ponts et choisir le moment où les troupes passeront de la rive droite dans l'île et de celle-ci sur la rive gauche.