Il faudra réussir. Il n'est pas un souverain d'Europe qui n'attende sa défaite pour se précipiter contre lui.
Le roi de Prusse ou le bel allié Alexandre guettent mes défaillances.
- Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, dit-il à Savary, mais ils n'osent s'y réunir.
Il renvoie Savary. Il reste seul. Il entend les pas des régiments qui se mettent en place dans la cour d'honneur. La parade commencera à 10 heures comme chaque matin.
Il a besoin de cette organisation précise du temps.
Après le tumulte de la bataille, l'inattendu et la mort qui viennent à chaque instant bouleverser les données de la partie, il veut ici, à Schönbrunn, que l'ordre règne, que l'étiquette la plus rigoureuse soit respectée. Il ne peut travailler avec efficacité que dans la routine des habitudes. Alors l'esprit est libre. Alors il peut imaginer cette bataille à venir, ces ponts, ce mouvement des troupes qui balaieront le plateau de Wagram après avoir touché la rive gauche, là où l'archiduc Charles ne les attend pas, en aval d'Aspern et d'Essling.
C'est un bref moment de joie. Il a la vision du mouvement des troupes. Il fera intervenir l'artillerie en masse, comme on ne l'a jamais fait avant lui dans les batailles. Il trompera l'archiduc Charles en lui faisant croire qu'il porte son assaut sur Essling et en le tournant.
Il revient à la table des cartes. Il pointe le doigt sur Gross-Enzersdorf. C'est là que se jouera la bataille.
Il fait quelques pas dans ce bureau. Il ne peut penser à autre chose qu'à cet affrontement qui approche et dont il doit tenter de prévoir le déroulement.
Après, la victoire acquise, viendra peut-être la paix. Il la désire. Il a besoin de vivre autrement, d'arrêter cette course endiablée dont il ne peut interrompre le cours.
Il prend, sur la petite table placée près de celle où sont déployées les cartes, les lettres de Marie Walewska.
Il trace quelques mots. Il voudrait qu'elle vienne le retrouver ici, comme elle le fit au château de Finckenstein.
« Tes lettres m'ont fait plaisir, comme toujours, écrit-il. Je n'approuve guère que tu aies suivi l'armée à Cracovie, mais je ne puis te le reprocher. Les affaires de Pologne sont rétablies et je comprends les anxiétés que tu as eues. J'ai agi, c'était mieux que te prodiguer des consolations. Tu n'as pas à me remercier, j'aime ton pays et j'apprécie à leur juste valeur les mérites d'un grand nombre des tiens.
« Il faut plus que la prise de Vienne pour amener la fin de la campagne.
« Quand j'en aurai terminé, je m'arrangerai pour me rapprocher de toi, ma douce amie, car j'ai hâte de te revoir. Si c'est à Schönbrunn, nous goûterons ensemble le charme de ses beaux jardins et nous oublierons tous ces mauvais jours.
« Prends patience et garde confiance.
« N. »
Je n'ai jamais eu personne vers qui me tourner pour lui demander de me rassurer.
C'est en moi, en moi seul, que je dois puiser toute l'énergie et toute la confiance qui me sont nécessaires.
Dieu ? Il est silencieux. Et le pape, qui se prétend son représentant, m'excommunie !
« Plus de ménagements pour ce pape, c'est un fou furieux qu'il faut enfermer. »
À quoi me servirait d'être prudent avec des ennemis qui me vouent à l'enfer ?
Il me faut tenir tous les fronts, vaincre ici, régner partout. À Rome comme à Paris.
Il écrit à Fouché. Le duc d'Otrante doit prendre en main tous les pouvoirs que détenait le ministre de l'Intérieur, Crétet, malade de surmenage.
Est-ce que j'ai le loisir d'être malade ?
Il se tourne vers son secrétaire.
- Un homme que je fais ministre, lui lance-t-il, ne doit plus pouvoir pisser au bout de quatre ans !
C'est cela le pouvoir, se donner jusqu'au bout de ses forces, ou alors renoncer. Fouché est un homme trempé, qui saura tenir le pays.
Et puis la victoire fera taire les critiques, dissipera les inquiétudes. Pour l'instant, tant que les armes n'ont pas tranché, que Fouché tienne d'une main de fer la Police générale et le ministère de l'Intérieur.
« Je suis bien tranquille, vous y êtes, dicte-t-il. Tout cela changera dans un mois. »
Quand j'aurai défait l'archiduc Charles.
Alors parades, revues, inspection.
Chaque jour il est dans l'île Lobau. Il marche les mains derrière le dos durant sept à huit heures. Il s'arrête devant chacun des cent canons dont il a fait armer l'île. Il questionne le colonel Charles d'Escorches de Sainte-Croix. Il apprécie ce jeune officier d'à peine trente ans, fils d'un ancien ambassadeur de Louis XVI. Il veut que l'officier soit présent à Schönbrunn chaque matin à son lever, à l'aube, pour rendre compte de ce qui s'est passé dans la nuit sur l'île Lobau.
Sainte-Croix mesure-t-il mon inquiétude ? Sait-il que chaque nuit je crains une attaque de l'archiduc Charles sur l'île ?
Mais les Autrichiens ne pensent qu'à se fortifier !
Napoléon monte sur une immense échelle double dont le sommet dépasse la cime des arbres, et que Sainte-Croix a fait placer sur une hauteur de l'île Lobau de telle sorte que, des derniers degrés, on puisse apercevoir toute la rive gauche du Danube.
Napoléon reste longtemps agrippé à l'échelle. Il voit les redoutes ennemies le long de la rive gauche, mais vers Essling et Aspern. On franchira donc le Danube comme il l'a prévu, vers Enzersdorf.
Au-delà s'étendent les champs de blé mûr que la brise couche et qu'aucun paysan ne vient moissonner. Il faudra que les cavaliers et les fantassins avancent au milieu des épis.
Napoléon descend de l'échelle. Il convoque le maréchal Masséna. Il veut voir l'ennemi de plus près.
Napoléon endosse comme Masséna une capote de sergent. Le colonel de Sainte-Croix s'habille en simple soldat. Napoléon ouvre la marche, descend vers le rivage de l'île. Les Autrichiens sont de l'autre côté du fleuve. Mais entre soldats, dans cette période d'accalmie, on s'observe. Le colonel se déshabille. Il n'est qu'un soldat qui veut se baigner. Napoléon et Masséna s'assoient au bord de l'eau comme deux sergents en promenade. Les sentinelles autrichiennes regardent, plaisantent. Une sorte de trêve s'est établie en ce lieu de baignade.
Napoléon a vu. Il remonte vers le centre de l'île. Il ne modifiera pas son plan. Il suffit d'attendre que les ponts soient construits, prêts à être jetés. Quatre ponts entre l'île Lobau et la rive gauche, et trois ponts de la rive droite à l'île Lobau.
Il parcourt une nouvelle fois l'île. Les troupes y sont maintenant si nombreuses que des grenadiers de la Garde doivent y organiser la circulation des chariots et des canons, qui viennent s'accumuler dans l'attente du passage sur la rive gauche.
Tout à coup le cheval de Masséna trébuche, tombe dans un trou caché par de hautes herbes. Napoléon saute à terre. Est-ce à nouveau l'un de ces mauvais présages, pareil à ceux qui ont précédé la bataille d'Essling ?
Il a besoin de Masséna, cet orphelin sans fortune qui a bourlingué comme mousse avant de gravir sous l'Ancien Régime tous les grades, de caporal à adjudant-major, et de devenir général de brigade en 1793 grâce à son talent et à son courage.
Masséna a la cuisse ouverte. Il ne peut plus monter ni marcher. Ses troupes sont pourtant le pivot de la bataille. Elles sont prévues pour se tenir à l'aile gauche du dispositif, recevoir tout le choc de l'attaque autrichienne qui se produira dès l'arrivée des troupes sur la rive gauche, et elles devront tenir jusqu'à ce que l'archiduc Charles soit tourné.
Napoléon regarde Masséna, se penche sur sa blessure. Perdra-t-il aussi cet officier-là ? Guerrier avide d'argent, avare, mais « Enfant chéri de la Victoire », et fait duc de Rivoli ?