Il voit les artilleurs progresser sous les balles et les boulets, placer leurs canons roue contre roue, et déclencher enfin le feu alors que les Autrichiens semblent à quelques mètres seulement des pièces.
Les lignes sont éventrées. Les corps s'entassent, les blés prennent feu, les caissons de poudre sautent. Il voit les hommes projetés en l'air, leur giberne en feu.
- La bataille est gagnée ! lance-t-il.
Mais l'archiduc Charles se retire avec quatre-vingt mille hommes et se dirige vers Znaïm.
Il dort deux heures. À 3 heures du matin, le vendredi 7 juillet, il est debout.
Il chevauche dans les blés foulés et brûlés. Des blessés crient dans le jour qui se lève.
Il donne l'ordre que des détachements de cavalerie suivis par des voitures parcourent la plaine afin de secourir ces hommes que les épis cachent et qui vont pourrir dans la chaleur.
Est-ce ces cris, cette odeur des cadavres ou la chaleur intense ? Il sent tout à coup la fatigue. Il est pris de nausée.
Au château de Wolkersdorf où il s'installe, il commence à évaluer le chiffre des pertes. Combien de morts et de blessés ? Cinquante mille ? Sans doute autant chez les Autrichiens. Il a vu le maréchal Bessières étendu. Il n'a pas voulu s'approcher. Pas le temps de pleurer pendant la bataille. Cinq maréchaux ont été tués, trente-sept blessés.
Il écoute Savary qui lui parle de Bernadotte. Au soir du 5 juillet, Bernadotte a critiqué l'Empereur, déclaré que s'il eût commandé, lui, il aurait par une « savante manœuvre, et presque sans combat, réduit le prince Charles à la nécessité de mettre bas les armes ». Bernadotte a en outre publié un ordre du jour à la gloire de ses Saxons.
- Éloignez-le de moi sur-le-champ, qu'il quitte la Grande Armée dans les vingt-quatre heures ! crie Napoléon.
Il est en sueur, la bouche remplie d'une salive amère. Les uns meurent, comme Lannes ou le général Lasalle, tué d'une balle en plein front à trente ans, les autres sont blessés, souffrent, comme Bessières, et celui-là se pavane !
Tout son corps est douloureux.
Il sort dans la nuit fraîche. La lune éclaire les jardins du château. Il vomit. La peau de son visage est brûlée par le soleil. Il entre lentement dans le château. Il a l'estomac cisaillé par une douleur.
Il appelle Roustam. Il veut du lait.
Il est contraint de s'allonger. Il se soulève. La campagne n'est pas finie.
L'archiduc Charles a toujours des troupes organisées. Il faut se diriger vers la ville de Znaïm, livrer bataille encore.
Mais il vomit à nouveau.
Ce corps l'abandonne.
Il ferme les yeux.
Malade ? Qu'est-ce que ce mot ? Cet état inacceptable ? Il travaille. Il somnole, se réveille en sursaut, dicte. Le dimanche 9 juillet, il se sent mieux. À 2 heures du matin, il écrit à Joséphine.
« Tout va ici selon mes désirs, mon amie, dit-il. Mes ennemis sont défaits, battus, tout à fait en déroute. Ils étaient nombreux, je les ai écrasés. Mes pertes sont assez fortes. Bessières a eu un boulet qui a touché le gros de la cuisse ; la blessure est très légère. Lasalle a été tué.
« Ma santé est bonne aujourd'hui ; hier j'ai été un peu malade d'un débordement de bile, occasionné par tant de fatigues, mais cela me fait grand bien.
« Adieu, mon amie, je me porte bien.
« Napoléon »
Le lundi 10, il quitte le château de Wolkersdorf et galope en direction de Znaïm. Il connaît ce paysage. Il distingue au loin les pentes du plateau de Pratzen. C'était le 2 décembre 1805, Austerlitz. La veille, les milliers de torches des soldats célébraient, en attendant la bataille, l'anniversaire du sacre.
Il n'a pas cessé d'être à la tête d'une armée. Il doit combattre à nouveau ceux qu'il a vaincus !
Il lance des ordres pour qu'on attaque les troupes de l'archiduc Charles, qui viennent d'engager le combat pour protéger la retraite du gros de l'armée.
Vaincre.
Il entre dans sa tente, qu'on a dressée dans un champ couvert de hautes herbes. Un orage violent éclate tout à coup, mais on entend encore, mêlées au tonnerre, les explosions des boulets.
Il est 17 heures le mardi 11 juillet 1809. Un cavalier autrichien s'avance, précédé par une escorte française. C'est le prince de Liechtenstein qui vient demander une suspension des combats.
Napoléon est debout dans sa tente. Les maréchaux se présentent autour de lui. Davout répète qu'il faut en finir avec les Habsbourg, avec ces Autrichiens qui reçoivent de l'argent anglais. Oudinot, Masséna, Macdonald approuvent.
Il sort de la tente. La pluie a cessé. Le canon tonne. Dans une bande de ciel bleu qui barre l'horizon, il aperçoit à nouveau le plateau de Pratzen.
- Il y a eu assez de sang versé, dit-il.
D'un signe, il indique au maréchal Berthier qu'il doit accorder la suspension des hostilités.
Il va rentrer à Schönbrunn. Peut-être Marie Walewska l'attend-elle déjà. Peut-être sera-ce la paix.
Il griffonne quelques mots pour Joséphine.
« Je t'envoie la suspension d'armes qui a été conclue hier avec le général autrichien. Eugène est du côté de la Hongrie et se porte bien. Envoie une copie de la suspension d'armes à Cambacérès, en cas qu'il ne l'ait pas déjà reçue.
« Je t'embrasse et me porte fort bien.
« Napoléon
« Tu peux faire imprimer à Nancy cette suspension d'armes. »
Joséphine est à Plombières. Elle prend les eaux, vieille femme qui se défend, qui veut continuer de donner le change, de lutter contre le temps.
Tout est guerre.
Septième partie
Il faut faire la paix
14 juillet 1809 - 26 octobre 1809
27.
Il a quarante ans aujourd'hui, 15 août 1809. Il marche en compagnie de Duroc dans la grande allée des jardins du château de Schönbrunn. Il est à peine 7 h 30. Le soleil levant, à l'horizon, illumine les toits de Vienne. Napoléon se tourne. Il aperçoit derrière les arbres, qui forment une clôture naturelle aux jardins, la façade blanche de la maison où se trouve Marie Walewska. Elle est installée là depuis la mi-juillet.
Il s'arrête. À gauche de l'allée, il reconnaît la ruine romaine, l'obélisque et la fontaine qu'il avait vus en 1805 lors de son premier séjour à Schönbrunn. Quatre ans déjà. Il a quarante ans.
Il passe les doigts sur la base de sa nuque. La peau est craquelée, boursouflée. Elle l'irrite. Et il a même l'impression qu'une douleur diffuse gagne, à partir de cette inflammation rouge, les épaules, le crâne.
Mais faut-il écouter les criailleries de son corps ? Il a continué à vivre. Il voit Marie Walewska chaque nuit. Il l'aime avec fougue. Et cette nuit encore, avant de rentrer au château pour accueillir les dignitaires qui, à 7 heures, sont venus présenter leurs compliments pour le 15 août, jour de ses quarante ans.
Cette nuit, à côté de Marie, il s'est senti apaisé. Les douleurs qui lui serrent le dos, l'estomac, ont disparu. Et même cette brûlure de la peau dans le cou, il l'a oubliée.
Marie n'exige jamais rien. Elle est discrète. Elle n'assiste même pas aux spectacles qui sont donnés dans le théâtre de Schönbrunn. Elle attend dans cette maison de Meidling, voisine du château. Elle est lisse, paisible et fraîche comme l'eau de cette fontaine. Elle n'a aucune des hypocrisies, des habiletés, des roueries des femmes qu'il a connues. Elle a les rondeurs fermes de la jeunesse. Elle ne murmure qu'à propos de la Pologne. Mais elle comprend et accepte ce qu'il lui dit.
Il se tourne vers Duroc tout en recommençant à marcher, se dirigeant vers la Gloriette, cette petite colline surmontée d'un portique et qui est un belvédère dominant les jardins et tous les pays alentour. Vienne est là-bas, au loin, dans l'incendie de l'aube.