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J'ai quarante ans. La mort peut mieux que jamais me saisir.

Corvisart rit.

- Ah, Sire, me faire venir de si loin pour un vésicatoire que le dernier médecin eût pu appliquer aussi bien que moi ! Frank extravague. Ce petit accident tient à une éruption mal soignée, et ne résistera pas à quatre jours de vésicatoire. Vous allez à merveille !

Corvisart a-t-il raison ? La question lui vient parfois, en ces semaines de l'été 1809. Il ressent certains jours une fatigue qui l'accable. Et d'autres jours, au contraire, l'énergie l'emporte.

Ce 15 août 1809, il décide de se rendre à Vienne incognito en compagnie du maréchal Berthier, pour découvrir les illuminations de la ville, assister au feu d'artifice qu'on donne à l'occasion de la fête.

Il devine l'inquiétude de Berthier, qui lance des regards angoissés à la foule des passants. Si on reconnaissait l'Empereur...

- Je m'abandonne à mon étoile, dit Napoléon. Je suis trop fataliste pour employer aucun moyen de me préserver d'un assassinat.

Ces gens, qui le bousculent sans l'identifier, l'amusent. Il se sent joyeux, juvénile. Il va passer le reste de la nuit avec Marie Walewska.

- Ma santé est bonne, dit-il à Berthier en rentrant au château de Schönbrunn. Je ne sais ce que l'on débite. Je ne me suis jamais mieux porté depuis bien des années. Corvisart ne m'était point utile.

Il se rend chez Marie Walewska. Il la découvre avec ravissement, si rose, le corps si épanoui.

Elle porte un enfant de moi. C'est sa jeunesse, sa fécondité qui sont les sources de ma santé.

Il faut qu'il divorce afin d'épouser une femme digne d'un empereur et qui lui donne ce que la douce Marie lui a offert.

28.

L'automne vient. Déjà ! Est-ce possible ? Napoléon a pris ses habitudes ici à Schönbrunn. Il parcourt la campagne à cheval, traversant à pas lents les villages où l'on s'est battu et où les paysans achèvent de reconstruire leurs maisons. Les moissons dans la plaine d'Essling et sur le plateau de Wagram sont rentrées. Les pluies de septembre et d'octobre ont commencé à creuser des ornières dans la terre, et la nuit interrompt brutalement les crépuscules.

Les soldats cantonnés à Nikolsburg ou à Krems, à Brunn ou à Goding, non loin de la frontière hongroise, accueillent l'Empereur par leurs vivats. Il les passe en revue, les fait manœuvrer.

Un samedi de septembre 1809, le 17, il prend la route d'Olmutz. Il monte un cheval blanc plein de vigueur qui saute les fossés et les haies, et il arrive ainsi avant son état-major et son escorte sur le champ de bataille d'Austerlitz. Les troupes du 3e corps, en le voyant, crient : « Vive l'Empereur ! » Il caracole. Il se souvient.

Les princes Dietrichstein l'attendent dans leur château. On lui offre des noix et du vin blanc de Bisamberg. Il repart pour Brunn où il décide de passer la nuit à l'Hôtel du gouvernement. Il a le sentiment d'être partout chez lui. Et il en serait ainsi d'un bout de l'Europe à l'autre. Les Anglais, vient de lui annoncer le général Clarke, s'apprêtent à rembarquer et à abandonner l'île de Walcheren. Leur tentative d'invasion a échoué. Peut-être, du Tyrol à l'Espagne, réussira-t-il à pacifier l'Empire ?

Il rentre à Schönbrunn. Il voit Marie Walewska, puis il se rend au théâtre, où presque chaque soir on danse, déclame ou chante pour lui. Il félicite les acteurs italiens qui viennent d'interpréter Le Barbier de Séville.

Champagny, après le spectacle, lui présente l'état des négociations avec les Autrichiens en vue du traité de paix. Il s'indigne. Quelle comédie joue Metternich ? Napoléon veut prendre en main personnellement les discussions, ici, à Schönbrunn.

Il veut aboutir. Tout à coup pensif, il marche dans sa chambre. Voilà près de six mois qu'il a quitté Paris, un 13 avril, et l'on est déjà à la mi-octobre. Marie Walewska va regagner son château de Walewice pour que l'enfant naisse au sein de sa famille. Il faudra bien qu'il rentre à Paris, qu'il affronte Joséphine.

À cette idée, il se trouble. Il imagine. Elle a su tant de fois le désarmer alors qu'elle était infidèle et qu'il avait décidé à son retour d'Égypte de rompre avec elle. Elle est si habile, et elle a tant de souvenirs partagés avec lui. S'il ne prend pas garde, elle mettra le siège devant sa chambre, elle y rentrera en se tordant les bras, en sanglotant. Elle suppliera.

Il ne veut plus céder.

Il convoque Méneval en pleine nuit, lui dicte une lettre pour l'architecte qui a la charge des travaux de réfection du château de Fontainebleau où il compte séjourner à son retour. Il veut, dit-il, qu'on mure la galerie qui relie son appartement à celui de l'Impératrice.

Ainsi ses intentions seront claires. Elle comprendra, tous verront.

Il ne cédera pas. Il ne pourra plus céder.

Le jeudi 12 octobre 1809, à midi, il traverse la cour d'honneur du château de Schönbrunn pour assister à la parade. À quelques dizaines de mètres la foule se presse derrière les gendarmes. Il se place entre le maréchal Berthier et le général Rapp, son aide de camp, qui, au bout de quelques minutes, s'éloigne, se dirige vers les badauds et les gendarmes qui les contiennent. Il apprécie l'intelligence et le dévouement de cet Alsacien de Colmar que sa connaissance de l'allemand rend précieux sur le champ de bataille. Il peut interroger les prisonniers, les paysans, conduire une négociation. Et c'est aussi un homme courageux qui, à Essling, a chargé à la tête des fusiliers de la Garde.

Rapp, après la parade, s'approche de Napoléon, demande à s'entretenir avec lui. Napoléon le dévisage. Pourquoi cette figure grave ? Il tient à la main un objet enveloppé dans une gazette, qu'il ouvre.

Je vois ce couteau d'un pied et demi de long1, tranchant sur ses deux côtés et d'une pointe acérée.

Napoléon recule. Il écoute Rapp raconter comment il a été intrigué par un jeune homme botté portant une redingote de couleur olive et un chapeau noir, qui demandait à remettre une pétition à l'Empereur en personne. Rapp, en voulant l'écarter, a deviné que le jeune homme dissimulait quelque chose sous son habit.

- Ce couteau, Sire.

Le jeune homme, un dénommé Frédéric Staps, avait l'intention de tuer l'Empereur avec ce couteau. Il ne veut s'en expliquer qu'avec l'Empereur.

Il faut toujours faire face à son destin. Il veut voir Staps.

Napoléon entre dans son cabinet, où l'attend Champagny.

- Monsieur de Champagny, dit-il, les ministres plénipotentiaires autrichiens ne vous ont-ils pas parlé de projets d'assassinat formés contre moi ?

Champagny ne paraît pas étonné par la question.

- Oui, Sire, ils m'ont dit qu'on leur en avait fait plusieurs fois la proposition et qu'ils l'avaient toujours rejetée avec horreur.

- Eh bien, on vient de tenter de m'assassiner. Suivez-moi.

Il ouvre les portes du salon.

C'est donc ce jeune homme qui se tient debout près du général Rapp qui voulait me tuer. Il a le visage rond, doux et naïf. Je veux savoir. Rapp traduira mes questions.

Frédéric Staps répond calmement, et cette tranquillité déconcerte. Ce fils d'un pasteur est-il fou, malade, illuminé ? Peut-on, à dix-sept ans, vouloir tuer un homme sans raison personnelle ?

- Pourquoi vouliez-vous me tuer ?

- Parce que vous faites le malheur de mon pays.

- Vous ai-je fait quelque mal ?

- Comme à tous les Allemands.

Est-il possible de le croire lorsqu'il affirme qu'il a agi de sa propre initiative, qu'il n'a ni inspirateur ni complice ? Et cependant on me hait à la cour de Berlin et à Weimar, comme à Vienne. La reine Louise de Prusse, blessée dans sa vanité, est femme à me faire assassiner par un fanatique, comme ce jeune homme au visage angélique et dont l'esprit est celui d'un fou.