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- Vous avez une tête exaltée, dit Napoléon. Vous ferez la perte de votre famille. Je vous accorderai la vie si vous demandez pardon du crime que vous avez voulu commettre et dont vous devez être fâché.

Je l'observe. Il n'a qu'un léger tressaillement des lèvres avant de parler.

- Je ne veux pas de pardon, dit-il. J'éprouve le plus vif regret de n'avoir pas réussi.

- Diable ! il paraît qu'un crime n'est rien pour vous ?

- Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir.

Tant de haine déterminée et tranquille contre moi !

Napoléon regarde Rapp, Savary, Champagny, Berthier et Duroc, qui entourent Frédéric Staps. Ils semblent tous fascinés.

- Mais enfin, reprend Napoléon, si je vous fais grâce, m'en saurez-vous gré ?

- Je ne vous en tuerai pas moins.

Napoléon quitte la pièce.

Cette haine, cette détermination sont-elles celles de tout ce peuple allemand comme elles sont celles du peuple d'Espagne et de ces Tyroliens qui continuent de combattre mes armées ?

Il convoque le général Rapp. Il faut que l'interrogatoire de Frédéric Staps soit poursuivi par Schulmeister. Cet homme habile saura peut-être lui faire avouer le nom de ses inspirateurs et de ses complices.

Rapp persiste à penser que Staps a agi seul.

Napoléon secoue la tête.

- Il n'y a pas d'exemple qu'un jeune homme de cet âge, allemand, protestant et bien élevé, ait voulu commettre un pareil crime.

Il prend plusieurs prises tout en marchant dans son cabinet.

Si cette haine est celle des peuples, si les souverains, de Prusse, d'Autriche, d'Angleterre, et le bel allié de Russie, et le pape, ont réussi à détourner contre moi l'incendie qui devait au contraire les menacer, si les peuples préfèrent le fanatisme à la raison, les coutumes et la religion au Code civil et aux Lumières, alors il me faut composer au plus vite, signer la paix avec Vienne à tout prix.

Et même, comme je le pensais déjà, m'unir à l'une de ces dynasties, puisque les peuples continuent de les défendre.

Qui épouserai-je ? Une princesse de Habsbourg ou une grande-duchesse de Russie ?

Mais il faut d'abord que rien ne soit connu de cet attentat. Les assassins ont toujours des imitateurs.

Il avertit Fouché.

« Un jeune homme de dix-sept ans, fils d'un ministre luthérien d'Erfurt, a cherché à la parade d'aujourd'hui d'approcher de moi. Il a été arrêté par les officiers et, comme on a remarqué du trouble dans ce petit jeune homme, cela a excité des soupçons ; on l'a fouillé et on lui a trouvé un poignard. Je l'ai fait venir et ce petit misérable, qui m'a paru assez instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour délivrer l'Autriche de la présence des Français. »

Aussi important que le fait, il y a toujours l'opinion que l'on en tire.

« J'ai voulu vous informer de cet événement, reprend Napoléon, afin qu'on ne le fasse pas plus considérable qu'il ne paraît l'être. J'espère qu'il ne pénétrera pas. S'il en était question, il faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous secrètement, si l'on n'en parle pas. Cela n'a fait à la parade aucun esclandre ; moi-même je ne m'en suis pas aperçu. »

Il faut insister encore.

« Je vous répète et vous comprendrez bien qu'il faut qu'il ne soit aucunement question de ce fait. »

Il reste seul. Il ne craint pas la mort. Il s'approche de la table sur laquelle est posé le long couteau effilé que dissimulait Frédéric Staps.

Mon heure n'était pas venue. J'ai su depuis ma première bataille qu'il était inutile de vouloir se préserver des boulets. Je me suis abandonné à ma destinée. Être empereur, c'est vivre sans cesse sur un champ de bataille. Paix ou guerre, rien ne change pour moi. Dans la paix, les conspirations sont des boulets.

Mais il faut agir. Le destin est un grand fleuve sur lequel l'homme doit naviguer, utilisant le courant, essayant d'éviter les tourbillons.

Il appelle le ministre des Relations extérieures.

- Monsieur de Champagny, il faut faire la paix. Vous êtes en différend avec les plénipotentiaires autrichiens pour 50 millions de contributions. Partagez le différend. Je vous autorise à transiger à 75 millions si vous ne pouvez avoir plus. Pour le reste, je m'en rapporte à vous ; faites le mieux possible et que la paix soit signée dans les vingt-quatre heures.

Il ne dort pas. Il imagine. Il pense à Frédéric Staps.

Si ce jeune fanatique exprime les sentiments allemands, alors c'est l'Allemagne qu'il faut séduire, car elle est au cœur de l'Empire. C'est avec la dynastie des Habsbourg qu'il faut conclure cette union familiale qui désarmera peut-être d'autres Staps. D'ailleurs, la sœur aînée du tsar, mon bel allié, s'est mariée le 3 août avec le duc d'Oldenburg, peut-être pour ne pas avoir à se marier avec moi. Quant à sa sœur Anne, on la dit trop jeune.

Il somnole, lit, dicte. Marie Walewska est partie. Les nuits sont longues et fraîches.

À 6 heures, M. de Champagny se présente. Est-ce la paix ?

- Le traité est signé ?

- Oui, Sire, le voilà.

C'est comme si l'estomac, si souvent douloureux, se détendait tout à coup.

Il écoute. L'Autriche pert tout accès à l'Adriatique et trois millions cinq cent mille de ses ressortissants. Ces territoires deviennent le gouvernement général d'Illyrie, rattaché à la France. La Galicie est partagée entre le grand-duché de Varsovie et la Russie. Le Tyrol revient à la Bavière.

- Cela est très bien, c'est un fort bon traité, dit-il.

Il prise, tousse.

Qui respecte les traités ? Il faudra que le mariage entre lui et une princesse de Habsbourg lie les deux dynasties, rendant inaltérable ce traité. À moins que le bel allié de Saint-Pétersbourg ne consente à donner sa jeune sœur. L'Autriche, alors, serait prise dans un étau, et bien contrainte de respecter le traité.

Champagny, un instant silencieux, reprend : il a obtenu une contribution de 85 millions au lieu des 75 millions fixés par l'Empereur.

- Mais c'est admirable, cela ! Si Talleyrand avait été à votre place, il m'aurait bien donné mes 75 millions mais il aurait mis les 10 autres dans sa poche !

Le dimanche 15 octobre, dit-il, quand le traité aura été ratifié, il fera tirer le canon à la pointe du Prater, pour célébrer l'événement, la paix.

Toute la journée du dimanche, il entend, portés par le vent, les acclamations et les chants des Viennois qui célèbrent la paix.

Le lundi 16 octobre 1809, au moment de quitter le château de Schönbrunn, il se tourne vers le général Rapp.

- Sachez comment il est mort, demande-t-il.

Staps a été condamné à la peine capitale pour espionnage et il doit être exécuté ce lundi.

L'automne est beau, sur les routes d'Allemagne.

Le samedi 21, il arrive à Munich.

Il chasse dans les forêts des environs de la ville. Le pas des chevaux est étouffé par l'épais matelas de feuilles mortes. Il ne traque pas le gibier, le laissant s'enfuir, indifférent aux aboiements des chiens et aux cris des rabatteurs.

Il n'a en tête que le rapport de Rapp.

- Staps, a raconté Rapp, a refusé le repas qu'on lui proposait, disant qu'il lui restait encore assez de force pour marcher jusqu'au supplice. Il a tressailli quand on lui a annoncé que la paix était faite. Il a dit : « Ô mon Dieu, je Te remercie. Voilà donc la paix faite et je ne suis pas un assassin. »

À 4 heures du matin, le dimanche 22 octobre 1809, Napoléon griffonne quelques mots pour Joséphine.