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Mais quelle confiance peut-on avoir en Alexandre ? Le conseiller d'ambassade de l'Autriche à Paris, le chevalier Floret, laisse au contraire entendre que Metternich et l'empereur François Ier sont disposés à « céder » à Napoléon l'archiduchesse Marie-Louise, une jeune fille de dix-huit ans.

Une Habsbourg ! Il imagine. Une Autrichienne, comme le fut Marie-Antoinette ! Il se souvient des journées révolutionnaires dont il fut le témoin en juin, en août 1792, de ces cris qu'il a encore en tête et qu'il entendait dans le jardin des Tuileries. « À mort l'Autrichienne ! »

Il va et vient dans son cabinet de travail. Uœne Autrichienne, comme Marie-Antoinette. Mais il n'est pas Louis XVI.

Si le tsar se dérobait, ce qu'il craint, ce qu'il pressent, l'Autriche pourrait alors devenir l'alliée nécessaire.

Cette Marie-Louise a dix-huit ans. Elle est la petite-fille de Charles Quint et de Louis XIV.

Je suis devenu moi. J'ai droit à elle si je le veux.

Il reçoit aux Tuileries les rois de Bavière, de Saxe, du Wurtemberg, et Murat, roi de Naples, et Jérôme, roi de Westphalie, et Louis, roi de Hollande.

Il préside, autour de l'arc de triomphe du Carrousel, les parades de la nouvelle Grande Armée. Et il entend les acclamations de la foule. « Vive l'Empereur ! Vive le vainqueur de Wagram ! Vive la paix de Vienne ! »

Il tient du bout des doigts la main de Joséphine, car il doit parfois paraître à ses côtés. Il ne peut la regarder. Elle cherche encore à l'émouvoir.

Mais je ne suis que fidèle à mon destin.

Il préfère, plutôt que de s'asseoir près d'elle, se promener dans la calèche de Pauline, princesse Borghèse, sœur confidente, depuis toujours favorable au divorce, sœur complice qui s'éloigne quand apparaît l'une de ses dames d'honneur, une petite Piémontaise effrontée, blonde et gaie, et qui ne baisse pas les yeux.

Cette nuit il rejoindra Christine, la Piémontaise. Demain il parlera à Joséphine.

Je suis l'Empereur des rois. Personne ne peut s'opposer à mon destin.

C'est le jeudi 30 novembre 1809. Il dîne seul avec Joséphine. Il ne parle pas. Il ne peut pas. Lorsqu'il lève la tête, il n'aperçoit que le grand chapeau qu'elle porte pour cacher ses yeux rougis et son visage marqué.

Il ne peut avaler une bouchée. Il fait tinter le cristal des verres avec son couteau. Il se lève, dit : « Quel temps fait-il ? » puis passe dans le salon voisin.

Quand un page apporte le café, Joséphine fait un geste pour remplir la tasse de l'Empereur. Il la devance, se sert lui-même. D'un signe, il ordonne qu'on les laisse, qu'on ferme la porte.

Déjà elle sanglote, se tord les bras.

- Ne cherchez pas à m'émouvoir, dit-il d'un ton brusque en lui tournant le dos. Je vous aime toujours, mais la politique n'a pas de cœur, elle n'a que de la tête.

Il lui fait face.

- Voulez-vous de gré ou de force ? Je suis résolu.

Elle paraît frappée de stupeur.

- Je vous donnerai 5 millions par an et la souveraineté de Rome.

Elle crie, elle murmure : « Je n'y survivrai pas », elle tombe sur le tapis, elle geint, puis elle semble s'évanouir.

Il ouvre la porte, fait entrer le préfet du palais, Beausset. C'est un homme corpulent, que son épée gêne.

- Êtes-vous assez fort pour enlever Joséphine et la porter chez elle par l'escalier intérieur afin de lui faire donner des soins ? demande-t-il en saisissant une torche pour éclairer l'escalier.

Il ne sait que penser.

Dans l'escalier, Beausset trébuche, Napoléon qui le précède se retourne. Il entend Joséphine chuchoter à l'oreille de Beausset : « Vous me serrez trop fort. »

A-t-elle jamais perdu connaissance ?

Il se retire, et dès qu'il a fait quelques pas il se sent oppressé. Il suffoque. Il entre dans son appartement. Il demande qu'on envoie chez l'Impératrice sa fille Hortense et le docteur Corvisart.

Il s'assied. Joséphine a sans doute exagéré sa peine, simulé l'évanouissement parce qu'elle est menteuse. Mais elle doit souffrir et il en est accablé. C'est un arrachement pour lui aussi. Toute une part de sa vie qui se ferme. Et la douleur l'étreint.

Il entend des pas. Voici Hortense.

Il va au-devant d'elle.

- Vous avez vu votre mère ? Elle vous a parlé ?

Ils s'expriment durement. Il essaie de contenir le désarroi qu'il sent monter en lui. Il serait si simple de ne jamais trancher, de ne jamais choisir, de ne pas se soumettre à la loi de son destin.

- Mon parti est pris, reprend-il. Il est irrévocable. La France entière veut le divorce. Elle le demande hautement. Je ne puis résister à ses vœux.

Il tourne le dos à Hortense. Il ne peut plus la regarder.

- Rien ne me fera revenir, ni larmes ni prières. Rien, martèle-t-il.

Il écoute, immobile, la voix claire et calme d'Hortense. Il se souvient de la très jeune fille, d'à peine treize ans, qu'il a connue, de la tendresse qu'il avait pour elle. De l'affection qu'il continue d'éprouver pour cette femme, épouse de Louis et sœur de celui qu'il considère comme un fils - Eugène, qui, lui, n'avait que quinze ans au moment de leur rencontre. C'est sa deuxième famille, depuis tant d'années.

- Vous êtes le maître de faire ce qu'il vous plaira, Sire, dit Hortense. Vous ne serez contrarié par personne. Puisque votre bonheur l'exige, c'est assez. Nous saurons nous y sacrifier. Ne soyez pas surpris des pleurs de ma mère. Vous devriez l'être plutôt si, après une réunion de quinze années, elle n'en versait pas.

Il se souvient. Il sent les larmes dans ses yeux.

- Mais elle se soumettra, ajoute Hortense, j'en ai la conviction, et nous nous en irons tous, emportant le souvenir de vos bontés.

Il ne peut pas se séparer d'eux. Il veut ajouter quelque chose à sa vie : une épouse royale, un héritier de son sang, mais il ne veut perdre ni Hortense, ni Eugène, ni leurs enfants, ni leur fidélité politique, et il ne veut pas même perdre Joséphine.

Il sent des larmes envahir ses yeux, des sanglots l'étouffer. Que ne comprennent-ils la dureté des choix qu'il s'impose, l'effort qu'il doit faire pour trancher ? Pourquoi faut-il qu'ils lui rendent l'accomplissement de son destin si difficile ? Pourquoi ne l'aide-t-on pas ?

- Quoi, vous me quitterez tous, vous m'abandonnerez ? s'exclame-t-il. Vous ne m'aimez donc plus ?

Ce n'est pas possible. Il ne l'accepte pas. Ce n'est pas de son bonheur qu'il s'agit, mais de son destin, de celui de la France.

- Plaignez-moi, plaignez-moi plutôt d'être contraint de renoncer à mes plus chères affections, répète-t-il.

Il continue de sangloter. Il devine l'émotion d'Hortense. Ni elle ni Eugène ne s'éloigneront de lui.

On n'abandonnera pas l'Empereur des rois. Il impose ses choix.

30.

Elle est là. Et il veut, et il faut que Joséphine soit là, marchant près de lui dans la nef de Notre-Dame, ce dimanche 3 décembre 1809. Elle est encore l'Impératrice.

Les cloches résonnent sous la voûte. Les canons tonnent. Le Te Deum célèbre la victoire de Wagram et la paix de Vienne.

Mes rois, mes maréchaux, mes généraux, mes ministres sont rassemblés autour de moi. J'entends les acclamations de la foule. Dans un instant je verrai les troupes massées devant la cathédrale et je monterai dans la voiture, celle du sacre.

Joséphine est là. Comme autrefois, le jour du sacre. Elle cherche à sourire. Elle affronte tous ces regards. Ils savent tous. Fouché a fait répandre la nouvelle dans les salons, dans les tavernes, pour préparer l'opinion : l'Empereur divorce. L'Empereur veut épouser un ventre. L'Empereur veut un fils.