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Elle a donc accepté.

Il faut maintenant, sur l'autre front, choisir la mariée. Il convoque Champagny, le ministre des Affaires extérieures. Il est urgent de savoir quelle est vraiment l'attitude d'Alexandre. Veut-il ou non donner sa sœur Anne ? Ou bien biaise-t-il ? Il faut une réponse rapide. Et que l'ambassadeur Caulaincourt, quand il verra le tsar, fasse comprendre qu'on n'attache aucune importance aux conditions, même à celle de la religion. Ce sont des enfants qu'on veut, un ventre fécond, donc. Et une réponse sans détour. Sinon, on se tournera ailleurs, vers Vienne.

Il est joyeux de ce mouvement qui commence. Enfin il a donné le branle.

Il se rend à la grande fête que donne le maréchal Berthier dans son château de Grosbois. Il chasse en compagnie de ses rois, ceux de Naples, de Wurtemberg et de Saxe. Il est leur Empereur à tous. Certains sont ses frères de sang : le roi de Hollande ou de Westphalie. Il a permis tout cela. Et bientôt il pourra plus encore, pour son fils.

Tout à coup, il voit Joséphine qui s'avance. On ne l'attendait pas. Elle s'assied dans la salle où l'on va jouer Cadet Rousselle, la pièce qui triomphe à Paris.

Il ne connaît pas cette pièce. Il l'écoute et la regarde distraitement, quand tout à coup des répliques le font sursauter. L'acteur répète :

Il faut divorcer pour avoir des descendants ou des ancêtres.

Qui a choisi ce spectacle ? Napoléon suit avec attention cette comédie pleine d'allusions. Il a froid et honte.

À la fin de la représentation, il s'approche de Joséphine, lui prend le bras, marche à pas lents avec elle au milieu des invités. Il s'arrête devant Hortense et Eugène. Il les embrasse et fait baisser les yeux de ces dignitaires qui les entourent. Il reconduit l'Impératrice à sa voiture.

Il ne veut plus supporter cette situation fausse. Il ne veut pas s'infliger et provoquer des souffrances et des humiliations inutiles.

Il faut, maintenant que Joséphine a accepté, trancher vite et publiquement. Point de gangrène, mais une amputation franche.

Il voit le prudent Cambacérès, habile juriste et serviteur dévoué. Demain, le 15 décembre, un sénatus-consulte promulguera la dissolution du mariage. L'Impératrice conservera les titres et rangs d'Impératrice mère, et son douaire sera fixé à une rente annuelle de 2 millions de francs sur le Trésor de l'État.

Napoléon regarde Cambacérès. D'un signe il lui demande de ne pas noter.

Il laissera naturellement à Joséphine la Malmaison, dit-il. Il lui accordera aussi un autre château, loin de Paris, parce qu'elle ne peut rester à l'Élysée. Sa présence pourrait être gênante pour elle comme pour lui. Pourquoi pas le château de Navarre, près d'Évreux ?

Cambacérès se tait. Que pense-t-il ? Peu m'importe.

Qu'on ajoute que toutes les dispositions pourront être faites par l'Empereur en faveur de l'Impératrice Joséphine sur les fonds de la liste civile et seront obligatoires pour ses successeurs.

Ne suis-je pas généreux ?

Il ne demande pas de réponse. Il veut qu'aujourd'hui même, jeudi 14 décembre, à 9 heures du soir, la famille impériale se réunisse ici, dans le cabinet impérial, afin de prendre connaissance de la décision des deux époux et des dispositions du sénatus-consulte.

Il baisse la tête. Il est tout à coup inquiet. Il va franchir sans possibilité de retour la frontière entre deux parties de sa vie. Il veut ce passage, mais il se sent nerveux.

Il reste seul la plus grande partie de la journée. Il chasse dans le bois de Vincennes, il galope jusqu'à ce que son corps soit rompu.

Quand il rentre, il aperçoit dans la salle du Trône les rois et les reines, les maréchaux et les dignitaires dans leurs costumes d'apparat. Les femmes portent colliers et diadèmes, les souverains les grands cordons de leur ordre.

Il voit sa mère, Madame Mère, noire et maigre, qui ne peut dissimuler, comme ses filles - mes chères sœurs -, sa joie. Elles ont enfin ce qu'elles veulent depuis si longtemps, le divorce, puisqu'elles n'ont jamais accepté Joséphine, qu'elles l'ont dénoncée, critiquée, harcelée, moquée.

Chez lui, il se fait rapidement habiller par Constant avec son uniforme de colonel de la Garde, puis il passe dans son cabinet de travail, s'assied et fait ouvrir les portes.

Il voit s'avancer Joséphine dans sa robe blanche. Elle ne porte aucun bijou. Elle est émouvante comme une victime prête pour le sacrifice.

Il ne la regarde pas, se lève au moment où entrent à leur tour, après les membres de la famille impériale, Cambacérès et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, le secrétaire de la maison impériale.

Napoléon commence à lire le texte qu'il a dicté, rejetant le discours officiel qui lui avait été préparé par Maret, son chef de cabinet.

« La politique de ma monarchie, l'intérêt et le besoin de mes peuples qui ont constamment guidé toutes mes actions, dit-il, veulent qu'après moi je laisse à des enfants héritiers de mon amour pour mes peuples ce trône où la Providence m'a placé. »

Il lève la tête, regarde Joséphine dont le visage paraît encore plus blanc que la robe.

« Cependant, depuis plusieurs années, j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma bien-aimée épouse, l'Impératrice Joséphine. »

Il respire longuement, dit d'une voix sourde :

« C'est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon cœur, à n'écouter que le bien de l'État, et à vouloir la dissolution de notre mariage. »

Il a prononcé les mots décisifs, enfin. Sa voix se raffermit. Il dévisage les uns après les autres sa mère, ses sœurs et les dignitaires.

« Parvenu à l'âge de quarante ans, reprend-il, je puis concevoir l'espérance de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France. »

Il se tourne vers Joséphine. Qu'elle ne doute pas de ses sentiments, dit-il.

« Je n'ai qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse... et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami. »

Ami. Ce mot comme un coup de poignard qu'il se donne à lui-même et dont il la frappe.

Ami : voilà ce qu'il est devenu.

Il se souvient des lettres qu'il écrivait à Joséphine au temps de la campagne d'Italie. Il ne la regarde plus.

Elle commence une phrase, puis les sanglots l'étouffent et c'est Regnaud qui lit son consentement au divorce.

Napoléon ne lève la tête que lorsqu'on lui présente le procès-verbal. Il écrase la plume, souligne son nom d'un large trait. Et il voit la main de Joséphine écrire sous ce trait, lentement, son nom, ces petites lettres enfantines. Il détourne la tête. Il entend le crissement de la plume. Quand le silence revient, il va vers Joséphine, l'embrasse et la reconduit en compagnie d'Hortense et d'Eugène vers ses appartements.

Tout est fini, donc. Il n'assiste pas au Conseil qui va adopter le texte du sénatus-consulte que le Sénat votera. Il suffira ensuite de faire déclarer la nullité du lien religieux par la commission ecclésiastique, que l'on saura et composer et soumettre. Il sait bien, dès ce 14 décembre 1809, qu'il obtiendra ce qu'il veut, même si certains contesteront la légalité de la procédure.

Il a donc réussi. Il s'est séparé de ce qui le liait encore au passé, au début de son ascension.

Il s'assied sur son lit. Il a tranché avec sa jeunesse. Il a désiré cela. Mais il n'éprouve aucune joie. Ce divorce, il l'a voulu pour être fidèle à son destin. Mais est-il encore fidèle à ses origines ?