C'est le dernier jour de cette année 1809, un dimanche. Il se rend à l'arc de triomphe du Carrousel pour assister à la parade de la vieille Garde qui défile, acclamée.
Il rentre à 15 heures aux Tuileries. Le soleil de ce 31 décembre illumine les pièces.
Il s'assied à sa table de travail. Il va écrire à Alexandre.
Il faudra que dans les jours qui viennent je sache quel ventre, autrichien ou russe, portera mon fils !
Il dicte la lettre d'une voix saccadée.
« Je laisse Votre Majesté juge, qui est le plus dans le langage de l'alliance et de l'amitié, d'Elle ou de moi. Commencer à se défier, c'est avoir déjà oublié Erfurt et Tilsit. »
La phrase est dure. Mais il ne veut pas la changer. Une confidence en effacera peut-être la rudesse.
« J'ai été un peu en retraite, reprend Napoléon, et vraiment affligé de ce que les intérêts de ma Monarchie m'ont obligé à faire. Votre Majesté connaît tout mon attachement pour l'Impératrice. »
Il signe.
L'année qui commence doit être celle d'une autre vie, d'une autre femme, de ma plus grande gloire. J'aurai quarante et un ans.
32.
Napoléon lit la lettre que vient de lui faire porter Joséphine. Elle se redresse, quoi qu'elle dise. Ce n'est plus le divorce qui la désespère, mais l'état de ses biens !
Il prise, va jusqu'à la fenêtre. Il se sent mieux depuis quelques jours. L'hiver 1810 est vif, mais le temps est clair. Les jours ont recommencé à allonger.
Il reprend la lettre, la parcourt et, penché, il trace quelques lignes.
« Tu es sans confiance en moi, écrit-il, tous les bruits que l'on répand te frappent ; tu aimes plutôt écouter les bavards d'une grande ville que ce que je te dis ; qu'il ne faut pas permettre que l'on te fasse des contes en l'air pour t'affliger.
« Je t'en veux, et si je n'apprends que tu es gaie et contente, j'irai te gronder bien fort.
« Adieu, mon amie.
« Napoléon »
Joséphine est redevenue ce qu'elle n'a jamais cessé d'être. Une femme qui dépense et qui chante comme une cigale mais qui a l'avidité prudente d'une fourmi. Et qui, maintenant qu'elle a accepté le divorce, évalue ce que contient sa cassette. Comptons.
« J'ai travaillé aujourd'hui avec Estève, le trésorier principal de la Couronne. J'ai accordé 100 000 francs pour 1810, pour l'extraordinaire de la Malmaison. Tu peux donc faire planter tant que tu voudras ; tu distribueras cette somme comme tu l'entendras. J'ai chargé Estève de te remettre 200 000 francs. J'ai ordonné que l'on paierait ta parure de rubis, laquelle sera évaluée par l'intendance, car je ne veux pas de voleries de bijoutiers. Ainsi, voilà 400 000 francs que cela me coûte.
« J'ai ordonné que l'on tînt le million que la liste civile te doit pour 1810, à la disposition de ton homme d'affaires, pour payer tes dettes.
« Tu dois trouver dans l'armoire de la Malmaison 5 à 600 000 francs ; tu peux les prendre pour faire ton argenterie et ton linge.
« J'ai ordonné qu'on te fît un très beau service de porcelaine ; l'on prendra tes ordres pour qu'il soit très beau.
« Napoléon »
Il relit cette lettre comptable. C'est comme l'article d'un traité de paix. La bataille a eu lieu. On fixe les contributions. Mais ici, c'est le vainqueur qui paie celles du vaincu.
C'est le prix de ma liberté et de ma quiétude. J'ai fait ce que je dois. Pour elle, pour moi.
Il s'assied à sa table de travail. Les bulletins de police que Fouché lui communique répètent inlassablement le même refrain. Celui que chantent les gens qui appartiennent au « parti de ceux qui ont voté la mort du roi ». Il les connaît. Fouché, Cambacérès, et derrière eux tous ceux qui sont sortis des rangs de la Révolution, Murat et bien des maréchaux.
Ils ont été régicides. Ils ont vu rouler la tête de Louis XVI dans le panier. Ils ne veulent pas que j'épouse une Autrichienne, nièce de Marie-Antoinette, qui ferait de moi le neveu par alliance de Louis Capet !
Louis XVI, mon oncle !
Il lit le bulletin de police. « Tandis que toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de l'augmentation des denrées : elle conserve cependant de fortes préventions contre une princesse autrichienne. »
Ai-je le choix ?
Le tsar, selon Caulaincourt, se dérobe. Alors que Metternich à Vienne et l'ambassadeur Schwarzenberg à Paris parlent clair.
Puis-je attendre le bon vouloir du tsar ? Et d'ailleurs, quelle confiance peut-on avoir en une cour où un fils fait étrangler son père et où un changement de souverain fait un renversement d'alliance, alors qu'à Vienne les empereurs passent mais la politique du cabinet demeure ?
Il hésite. C'est comme au moment d'une bataille, quand il faut choisir de lancer les escadrons sur l'aile gauche ou sur l'aile droite.
Le lundi 29 janvier, Napoléon décide de réunir aux Tuileries un grand Conseil privé.
Il prend place sur l'estrade, face à cette assemblée chamarrée. Il voit à sa gauche les présidents du Sénat et du Corps législatif, les ministres, son oncle le cardinal Fesch, archevêque de Paris, les grands officiers de l'Empire, et, à sa droite, les rois et les reines. Murat est au premier rang, assis à côté d'Eugène. Fouché s'est placé loin de Talleyrand le Blafard.
Avant même qu'ils ne parlent, je devine leurs opinions.
- Je puis, commence Napoléon, épouser une princesse de Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des Maisons souveraines d'Allemagne, ou bien une Française.
Ils sont tous figés, leurs visages tendus vers moi.
- Il ne tient qu'à moi de désigner celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer à Paris, ajoute-t-il.
Il tend la main. Que chacun s'exprime.
C'est donc Lebrun qui ose parler le premier. Mais l'archi-trésorier a choisi la prudence. Il est partisan d'une princesse saxonne. Murat, furibond, emporté, dit ce que l'Empereur attend qu'il dise : l'Autrichienne rappellera le souvenir de Marie-Antoinette, la nation la détestait, un rapprochement avec l'Ancien Régime éloignerait les cœurs attachés à l'Empire sans conquérir ceux des nobles du faubourg Saint-Germain. Il faut épouser une princesse russe, conclut Murat.
Murat a parlé fort. Eugène est favorable à l'Autrichienne. Et voici Talleyrand le vénal, le Blafard, qui de sa voix calme approuve Eugène. « Pour absoudre la France aux yeux de l'Europe et à ses propres yeux d'un crime qui n'était pas le sien et qui n'appartient qu'à une faction », dit-il, il faut épouser une Habsbourg. Et Fontanes, le grand maître de l'Université, de surenchérir : « L'alliance de Votre Majesté avec une fille de la Maison d'Autriche sera un acte expiatoire de la part de la France. »
Qu'ils parlent. Qu'ils imaginent que la France va expier, si cela me permet enfin de faire accepter mon Empire, ma dynastie, ma noblesse impériale, par ceux qui continuent d'influencer une part de l'Europe.
« J'ai la mission de gouverner l'Occident », je l'ai écrit à ce pape qui est « dominé par l'orgueil et le faste du monde », et si pour accomplir mon destin je dois épouser une Autrichienne, devenir le neveu de Louis XVI, pourquoi pas ?
Une Habsbourg dans mon lit, une descendante de Charles Quint et de Louis XIV, quel meilleur ventre pour mon fils ? Quelle assurance pour l'avenir ! Et je sais, moi, que rien ne me changera. Je ne serai jamais Louis XVI.
Napoléon se penche, chuchote à Cambacérès, assis près de lui en qualité d'archichancelier :