- On est donc bien joyeux de mon mariage ? J'entends, c'est qu'on suppose que le lion s'endormira ? Eh bien ! l'on se trompe.
Il hoche la tête.
Le sommeil, reprend-il, lui serait aussi doux peut-être qu'à tout autre ! Mais ne voyez-vous pas qu'avec l'air d'attaquer sans cesse je ne suis pourtant occupé qu'à me défendre ?
Il aperçoit tout à coup Fouché qui s'esquive sans avoir pris la parole. Prudent et habile Fouché, partisan comme tous les régicides du mariage russe. Mais préférant rester silencieux. Il devrait savoir pourtant qu'il ne reste que l'Autrichienne.
Il faut, conclut Napoléon, qu'Eugène se rende auprès du prince Charles de Schwarzenberg et obtienne de lui une réponse immédiate concernant cette jeune archiduchesse de dix-huit ans, Marie-Louise.
Pour la première fois, Napoléon s'interroge : belle ?
On ne lui a parlé que de son âge et de son éducation. Il veut savoir, maintenant.
La séance du Conseil privé s'achève. Il entend Lacuée, le ministre de l'Administration de la guerre, lancer à haute voix :
- L'Autriche n'est plus une grande puissance.
Napoléon se lève.
- On voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram, dit-il avec mépris.
Que savent-ils de la réalité du monde ? Du jeu qu'il me faut jouer ? Le tsar me fait patienter parce qu'il n'ose ouvertement me refuser sa sœur. Je choisis Marie-Louise, mais je ne veux pas rompre avec Alexandre Ier. Encore faut-il que je sois sûr de la réponse autrichienne. Schwarzenberg dispose-t-il des pouvoirs pour engager Vienne sans consulter son empereur et Metternich ?
Eugène, le mardi 6 février, revient de l'ambassade d'Autriche.
Napoléon le dévisage. Eugène ne laisse rien paraître de la réponse de Schwarzenberg. Napoléon interrompt son long récit de l'entrevue avec l'ambassadeur. Oui ou non ? demande-t-il.
Oui, dit Eugène.
C'est donc fait. Napoléon gesticule. Il éclate de rire. Il va et vient à grands pas dans son cabinet de travail. Il serre les poings.
Je les tiens tous. Ils m'ont livré leur archiduchesse. Elle est à moi.
Il convoque Berthier et Champagny. Le contrat de mariage doit être immédiatement établi. Il faut que tout soit fait en quelques jours. On signera un contrat ici, à Paris, et un autre à Vienne, où sera célébré un mariage par procuration. Berthier représentera l'Empereur.
Je veux qu'elle soit ici avant la fin du mois de mars afin que le mariage soit célébré dans les premiers jours d'avril.
Il se tourne vers Champagny.
- Vous viendrez demain à mon lever. Portez-moi le contrat de Louis XVI et l'historique.
Il est dans la continuité des règnes, de Clovis au Comité de salut public. Il est le neveu de Louis XVI.
- Écrivez ce soir au prince Schwarzenberg pour lui donner rendez-vous demain à midi.
Il retient Champagny au moment où celui-ci s'apprête à s'éloigner. Il faut, maintenant que l'on est sûr de tenir le mariage autrichien, se dégager d'Alexandre Ier.
Napoléon prise, jubile. Belle manœuvre en deux temps, comme un piège tendu sur le champ de bataille. On va paraître se rendre d'abord aux arguments avancés par le tsar. Sa sœur Anne est trop jeune, a-t-il dit ? Donnons-lui raison.
Napoléon dicte la lettre que Champagny adressera à Caulaincourt pour Sa Majesté l'empereur du Nord : « La princesse Anne n'étant pas encore réglée, et les filles pouvant rester deux à trois années entre les premiers signes de la nubilité et la maturité, cela ferait plus de trois années sans fécondité. » Ce serait un trop long délai. Et, comme le souligne le tsar, resterait en outre la question religieuse.
Cette première lettre à Alexandre doit partir bientôt.
- Demain au soir, reprend Napoléon, quand vous aurez signé avec le prince Schwarzenberg, vous expédierez un second courrier pour faire connaître que je me suis décidé pour l'Autrichienne.
Il veut, il doit, tout voir, tout contrôler.
- On enverra de Paris le trousseau et la corbeille. Il est inutile qu'on fasse rien à Vienne, dit-il à l'ambassadeur de France en Autriche, Otto.
Il veut voir les fichus, les manteaux de cour, les peignoirs, les bonnets de nuit, les robes, les bijoux, une grande parure en diamants et de nombreux brillants.
Il convoque les artistes. Ainsi seront les chaussures de l'archiduchesse Marie-Louise, précise-t-il.
Il exige qu'Hortense lui donne des leçons de danse.
- Il faut à présent que je devienne aimable. Mon air sérieux et sévère ne plairait pas à une jeune femme. Elle doit aimer les plaisirs de son âge. Voyons, Hortense, vous êtes notre Terpsichore, apprenez-moi à valser.
Il s'y essaie. Il se sent maladroit, ridicule. Il quitte le salon.
- Laissons à chaque âge ce qui lui est propre, dit-il. Je suis trop vieux. D'ailleurs je vois que ce n'est pas par la danse que je dois briller.
Le matin, il se regarde longuement dans le miroir pendant que Constant et Roustam s'affairent autour de lui. Il est bedonnant déjà. Les cheveux sont devenus rares. Il fait appeler Corvisart, et dès que le médecin est entré il l'interroge, sans même le regarder.
Jusqu'à quel âge un homme peut-il conserver sa puissance en matière de paternité ? Soixante, soixante-dix ans ?
Cela se peut, répond prudemment Corvisart.
Cela sera. Mais comment est-elle, cette Autrichienne ? Il ne dispose que de quelques médaillons, d'un dessin représentant Marie-Louise. Il veut parler aux officiers qui l'ont vue à la cour de Vienne. Sa taille ? Son teint ? La couleur de ses cheveux ?
- J'ai de la peine à leur arracher quelques mots, dit-il à Corvisart. Je vois bien que ma femme est laide, car tous ces diables de jeunes gens n'ont pu me prononcer qu'elle était jolie. Je lui vois la lèvre autrichienne, ajoute-t-il en prenant le dessin. Enfin, qu'elle soit bonne et me fasse de gros garçons...
D'un trait de plume, il souligne les noms de ceux qu'il retient pour composer la maison de la future Impératrice. Il faut de la bonne et vieille noblesse et une maison sur le modèle de celle de Marie-Antoinette.
C'est ainsi. Fouché peut bien grogner. Le temps des régicides est fini. Je veux renouer tous les fils.
Le 16 février 1810, à Vienne, a lieu la ratification du contrat de mariage provisoire. La cérémonie du mariage par procuration se tiendra à Vienne le 11 mars. Marie-Louise se mettra en route le 13 mars. Et le mariage sera célébré à Paris, le 1er avril.
Je suis devenu le neveu de Louis XVI et je reste moi.
Mon fils naîtra de l'union de toutes les dynasties, et je suis l'Empereur d'Occident.
Tout est en place. Il pense à Joséphine. Il a fait ce qu'il devait pour elle, mais il ne faut pas que sa présence soit comme une ombre trop pesante. Il faut qu'elle s'éloigne de Paris. Il veut qu'on aménage de toute urgence le château de Navarre, proche d'Évreux. Il faut qu'elle s'y rende. La Normandie n'est pas un exil.
« Mon amie, lui écrit-il, j'espère que tu auras été contente de ce que j'ai fait pour Navarre. Tu y auras vu un nouveau témoignage du désir que j'ai de t'être agréable.
« Fais prendre possession de Navarre. Tu pourras y aller le 25 mars, passer le mois d'avril.
« Adieu, mon amie.
« Napoléon »
Avril, le mois de mon mariage. Joséphine comprendra.
Il s'enferme dans son cabinet de travail à Rambouillet. Il va écrire sa première lettre à Marie-Louise. Il fait préparer ses plumes et le papier par Méneval, puis commence, déchire le feuillet après quelques lignes. Il doit maîtriser son écriture, la rendre lisible.
Il prend le petit portrait de lui qu'il veut faire porter à l'archiduchesse. Berthier le remettra.