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Il recommence à écrire.

« Ma Cousine,

« Les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer en nous adressant à l'Empereur, votre père, pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale. »

Il s'arrête. Il a la tentation de renoncer. Il préfère la charge à ces ronds de jambe. Il reprend pourtant :

« Pouvons-nous espérer qu'elle agréera les sentiments qui nous portent à cette démarche ? Pouvons-nous nous flatter qu'elle ne sera pas déterminée uniquement par le devoir de l'obéissance à ses parents ? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soin et prendre la tâche de lui complaire en tout, que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour : c'est le but où nous voulons arriver et pour lequel nous prions Votre Altesse de nous être favorable.

« Sur ce, nous prions Dieu, ma Cousine, qu'il vous ait en Sa Sainte et Digne garde.

« Votre Bon Cousin

« Napoléon

« À Rambouillet le 23 février 1810. »

C'est cela qu'il veut. Non pas seulement l'obtenir parce qu'elle se soumet à la volonté de son père.

Il n'a jamais aimé que ce qu'il prend, ce qu'il conquiert.

33.

Il chantonne, ce dimanche matin, 25 février 1810. Il tire l'oreille de Constant qui l'habille, mais écarte son valet. Il se place devant le miroir une nouvelle fois.

Il est donc dans sa quarante et unième année ! Allons donc ! Il commence seulement à vivre ! Il ne s'est jamais senti aussi libre, aussi sûr de lui, aussi jeune. Il en a enfin terminé d'escalader cette falaise abrupte qu'a été sa vie jusqu'à aujourd'hui. Les dernières semaines de décembre ont sans doute été les plus sombres. Il a eu la sensation qu'il ne réussirait jamais à s'arracher à son passé, qu'on l'agrippait à l'intérieur de lui pour l'empêcher d'atteindre le sommet. Il y est parvenu. Il ne se retourne pas. Il attend cette Habsbourg de dix-huit ans, cette pucelle féconde en qui coule le sang des vieilles dynasties. Elle va être dans son lit.

Il passe dans son cabinet de travail. Il s'assied. S'il se laissait aller, il lui écrirait à chaque instant de la journée.

« Toutes les lettres qui arrivent de Vienne, écrit-il en retenant sa main pour tenter de calligraphier les mots, ne parlent de vos belles qualités qu'avec admiration. Mon impatience est extrême de me trouver près de Votre Majesté. Si je m'écoutais, je partirais à franc étrier et je serais à vos pieds avant que l'on ne sût que j'aie quitté Paris. »

Il chante. Il rêve. Il pourrait en effet galoper jusqu'à Vienne, surprendre la cour d'Autriche.

« Mais cela ne doit pas être, reprend-il. Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel, prendra vos ordres pendant votre voyage... Je n'ai qu'une pensée, c'est de connaître ce qui peut vous être agréable. Le soin de vous plaire, Madame, sera la plus constante et la plus douce affaire de ma vie.

« Napoléon »

C'est cela que je n'ai pas encore connu. Peut-être la seule chose qui me reste à découvrir. Une femme neuve, dont je serai le premier homme. Une princesse fille d'empereur. Une vierge qui deviendra la mère de mon fils.

Que de chemin depuis cette « créature » du Palais-Royal, alors que je ne savais rien du corps d'une femme. Les autres, toutes, déjà des habiles et des rouées. Une seule douce, apaisante : Marie. Mais elle aussi déjà livrée avant moi aux mains d'un homme.

J'attends maintenant une épouse pour un Empereur. Une femme de mon rang qui ne sera qu'à moi, qui portera mon fils, le futur de ma dynastie.

Je vais découvrir cela.

Quand ? Quand ? Il bouscule Constant. Pourquoi faut-il attendre encore un mois ?

Il se sent une telle énergie que parfois il s'étonne de cette furie qui le pousse à chasser presque chaque jour, à aller d'un palais à l'autre, des Tuileries à Saint-Cloud, de Compiègne à Rambouillet ou à Fontainebleau.

Il parcourt les pièces au pas de charge. Il s'arrête. Il faut qu'on décroche ces tableaux qui rappellent une défaite autrichienne. Les appartements doivent être tendus de cachemire des Indes. Les meubles, tous les meubles, seront changés. Rien ne doit rappeler qu'ici a vécu une autre femme. Tout doit être neuf pour celle qui est neuve.

Il tente d'imaginer la vie avec elle. Il veut une étiquette aussi stricte que celle de la cour de Louis XIV. Il se tourne vers son grand chambellan, le comte de Montesquiou Fezensac. Quatre femmes, de bonne noblesse, monteront la garde autour de l'Impératrice. Il n'y aura jamais de tête-à-tête entre un homme, quel qu'il soit, et Sa Majesté.

Il s'éloigne, bougon.

- L'adultère est une affaire de canapé, dit-il.

Il sait ce qu'il en est de la fidélité. Enlevons les hommes et les canapés, et les épouses resteront fidèles !

Mais on ne conserve une place que si l'on convainc ses habitants qu'on est le meilleur prince. Il faut que Marie-Louise lui soit attachée. Il faut que l'amour qu'elle lui porte soit tel qu'elle n'éprouve que le besoin de le voir, qu'il soit seul à occuper vraiment ses pensées.

Il faut que son esprit soit prêt à m'accueillir, qu'il soit déjà soumis.

Il lui écrit, pour agir sur elle, puisque c'est tout ce qu'il peut faire même s'il sait qu'elle s'est mise en route après le mariage par procuration et les fêtes données en son honneur à Vienne. Mais ce cortège de cent voitures mettra plus de dix jours pour parvenir jusqu'à Paris.

Et de savoir qu'elle s'approche alors qu'il est là à l'attendre est encore plus insupportable.

« J'espère que Votre Majesté recevra cette lettre à Brunau et même au-delà, écrit-il. Je compte les moments, les jours me paraissent longs ; cela sera ainsi jusqu'à celui où j'aurai le bonheur de vous recevoir... Croyez qu'il n'est personne sur la terre qui vous soit attaché et veuille vous aimer comme moi.

« Napoléon

« Le 10 mars 1810 »

De temps à autre il perçoit l'étonnement sur les visages des aides de camp, de son secrétaire, de ses sœurs. Il pourrait se contenter, pensent-ils sûrement, d'être satisfait de ce mariage politique. Il est maintenant allié comme un Bourbon aux Habsbourg. Cette union boucle le réseau qu'il a voulu tisser entre les membres de sa famille et les dynasties régnantes, celle de Wurtemberg pour Jérôme, de Bavière pour Eugène, de Pauline avec le prince Borghèse. Il est devenu le « frère », le « cousin » de tous ceux qui règnent en Europe.

- Je suis le neveu de Louis XVI, mon pauvre oncle, murmure-t-il devant le ministre des Relations extérieures, Champagny.

« Les principaux moyens dont se servaient les Anglais, poursuit-il, pour rallumer la guerre du continent, c'était de supposer qu'il était dans mes intentions de détrôner les dynasties. »

Il prise. Il a une grimace de mépris. Il faut être aveuglé pour penser cela. Ce qu'il a toujours voulu, c'est calmer cette mer rendue furieuse par la Révolution, l'assagir en gardant ce qu'elle avait fait naître, ces principes nouveaux, et cela, c'est le Code civil, mais il faut aussi la contenir par les principes monarchiques, l'Empire ou cette alliance avec les dynasties.

- Rien ne m'a paru plus propre à calmer les inquiétudes que de demander en mariage une archiduchesse autrichienne, reprend Napoléon.

« Jamais, insiste-t-il, nous n'avons été aussi proches de la paix. »

D'un geste rapide, il écarte les dépêches qui sont posées sur la table de travail. Il reste l'Espagne. Mais il compte s'y rendre, le mariage scellé. L'Italie, elle, est calme, le pape maté, réduit à ce qu'il doit être, un évêque dépouillé de tout pouvoir temporel. « Son royaume n'est pas de ce monde. » Et, quant à l'Église de France, elle sera gallicane, comme sous Louis XIV.