Il fait quelques pas, le visage tout à coup sombre. Reste le bel allié du Nord, Alexandre Ier.
Le tsar est tombé dans le piège qu'il avait voulu me tendre.
Napoléon prend la dernière dépêche de Caulaincourt. L'ambassadeur, morose, demande son rappel. Il fait état du mécontentement russe.
- Je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie ! s'exclame Napoléon. Le tsar me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double négociation : je suis trop fort pour cela ! Ce n'est que quand il a été clair que l'empereur de Russie n'était pas maître dans sa famille et qu'il ne tenait pas les promesses faites à Erfurt que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures parce que l'Autriche avait envoyé toutes les autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement.
On lui a livré Marie-Louise sans hésiter.
Mais il ne se contente pas d'un corps de jeune femme. Il veut son esprit, son cœur. Il a besoin, pour lui-même, de passion.
Comment peut-on vivre si on ne se donne pas tout entier, d'un seul élan à un projet ? Comment font-ils, les autres, à ne jamais vivre dans l'absolu d'un rêve ?
Il pense à cela en épuisant son corps dans la chasse ou bien en se rendant à des fêtes.
Il entre dans le magnifique hôtel du comte Marescalchi, ambassadeur du roi d'Italie - moi, Napoléon - auprès de l'Empereur - moi, Napoléon.
L'hôtel de Marescalchi, situé au coin de l'avenue Montaigne et de l'avenue des Champs-Élysées, est rempli d'une foule d'invités costumés et masqués. On s'observe pour essayer de se reconnaître.
Napoléon s'appuie au bras de Duroc. Tout à coup il étouffe, se retire dans un petit salon où se trouve un officier qu'il reconnaît, le chef d'escadron Marbot. De l'eau glacée, vite, demande-t-il. Il défaille. Il s'asperge le front et la nuque. Une femme entre, interpelle Marbot.
- Il faut pourtant que je parle à l'Empereur, dit-elle. Il faut absolument qu'il double ma pension. Je sais bien qu'on a cherché à me nuire, que dans ma jeunesse j'ai eu des amants ! Eh ! parbleu, il suffit d'écouter ce qui se dit là-bas dans l'entre-deux des croisées pour comprendre que chacun y est avec sa chacune ! D'ailleurs, ses sœurs n'ont-elles pas des amants ? N'a-t-il pas des maîtresses, lui ? Que vient-il faire ici, si ce n'est pour causer plus librement avec de jolies femmes...
Napoléon se lève. Il passe devant la femme, déguisée en bergère avec une tresse blonde qui lui tombe jusqu'aux talons. Il veillera à ce qu'on éloigne cette bavarde insolente de Paris ! Il y a ainsi dans la capitale une dizaine d'acariâtres qui répandent leur venin.
C'est vrai qu'il est venu chez Marescalchi aussi parce que s'y trouvait, il le sait, Christine de Mathis. Mais cette vie-là doit être maintenant effacée, Marie-Louise doit être tenue dans l'ignorance de tout cela. Elle ne doit même pas penser qu'il a été avant elle l'époux d'une femme.
Il convoque Fouché.
Monsieur le régicide fait grise mine. Ses rapports de police continuent de prétendre que le peuple murmure contre l'Autrichienne. Et ses argousins font saisir les ouvrages qui exaltent le souvenir de Marie-Antoinette et de la famille royale. Il a fallu que je lui impose la création de six prisons d'État. Il a murmuré : Bastille ! Détention arbitraire ! Ne dois-je pas me défendre contre les tueurs, les adversaires résolus, décidés même à m'assassiner ?
Et maintenant, lui qui fut partisan du divorce, voici qu'il laisse les journaux évoquer à tout instant Joséphine.
- Je vous avais dit de faire en sorte que les journaux ne parlassent pas de l'Impératrice Joséphine, cependant ils ne font pas autre chose, dit Napoléon en saisissant un journal posé sur sa table. Encore aujourd'hui, Le Publiciste en est plein.
Il tourne le dos à Fouché, manière de le congédier.
- Veillez, lance-t-il, à ce que demain les journaux ne répètent pas cette nouvelle du Publiciste.
Il attend avec impatience que Fouché quitte le cabinet de travail. Il relit les dépêches que transmet le télégraphe de Strasbourg et qui annoncent que les cent voitures, les quatre cent cinquante chevaux qui composent la suite de Marie-Louise sont arrivés à Saint-Polten. La voiture de Marie-Louise est tirée par huit chevaux blancs. Et Caroline a pris place aux côtés de sa belle-sœur. À Vienne, il y a eu quelques troubles peu après le départ de Marie-Louise, quand on a appris l'exécution par les troupes françaises d'Andreas Hofer, le chef de l'insurrection tyrolienne.
Napoléon froisse la dépêche. Il veut la paix, mais on ne le fera pas plier. Même si rien ne doit gâcher ce mariage, compromettre les relations qu'il veut nouer avec sa femme.
Il écrit.
« Vous êtes à cette heure partie de Vienne. Je sens les regrets que vous éprouvez. Toutes vos peines sont les miennes. Je pense bien souvent à vous. Je voudrais deviner ce qui peut vous être agréable et me mériter votre cœur. Permettez-moi, Madame, d'espérer que vous m'aiderez à le gagner, mais à le gagner tout entier. Cette espérance m'est nécessaire et me rend heureux.
« Napoléon
« Le 15 mars 1810 »
Il ne peut plus attendre. Que fait-il aux Tuileries alors qu'il devrait être auprès de Marie-Louise, puisque le mariage par procuration a été conclu ? Elle devrait déjà être dans son lit.
Le mardi 20, il décide de quitter Paris pour le château de Compiègne. C'est là que Louis XVI a accueilli Marie-Antoinette.
Et moi, j'y recevrai en Empereur Marie-Louise.
Il veut que toute la cour soit à Compiègne et qu'Hortense et Pauline Borghèse soient à ses côtés.
Que Pauline vienne accompagnée de sa dame d'honneur, Christine de Mathis. Pourquoi pas ? Je suis seul, pour l'instant.
Mais d'être à Compiègne ne l'apaise pas.
Lorsque Murat l'y rejoint, il l'entraîne dans de longues chasses. Il pique son cheval au sang. Il veut être le premier de la course. Son énergie est inépuisable. Il met pied à terre, vise, tire. Et tout à coup il se lasse, rentre au château, écrit à Marie-Louise.
« J'ai fait une très belle chasse, cependant elle m'a paru insipide. Tout ce qui n'est pas vous ne m'intéresse plus. Je sens qu'il ne me manquera plus rien lorsque je vous aurai ici. »
Il veut la prendre tout entière. Que rien d'elle, ni le corps, ni l'esprit, ni les rêves, ne lui échappe.
À peine a-t-il fini d'écrire, ce vendredi 23 mars, qu'il commence une autre lettre. « L'Empereur ne peut être content et heureux que du bonheur de sa Louise », écrit-il.
À peine a-t-il terminé qu'une nouvelle dépêche arrive. « Le télégraphe me dit que vous êtes enrhumée. Je vous en conjure, soignez-vous. J'ai été ce matin chasser ; je vous envoie les quatre premiers faisans que j'ai tués comme signe de redevance bien dû à la Souveraine de toutes mes plus secrètes pensées. Pourquoi ne suis-je pas à la place du page à prêter serment d'hommage lige, un genou à terre, mes mains dans les vôtres, toutefois recevez-le en idée. En idée aussi je couvre de baisers vos belles mains... »
Marie-Louise approche. Le mardi 27 mars, elle est attendue à Soissons.
Folie que d'attendre. Impossible de patienter. Il appelle Constant. Il veut, sur son habit de colonel des chasseurs de la Garde, passer la redingote qu'il a portée à Wagram. C'est ce jour-là avec la victoire qu'il a arraché Marie-Louise.
Il appelle Murat, dont l'épouse Caroline est en compagnie de Marie-Louise. Allons. Une calèche est prête. On s'élance.