Il convoque Savary à Saint-Cloud, dévisage cet homme au visage rude, qui s'est bien battu à Marengo, à Austerlitz, à Eylau.
Il le prend par le bras, l'entraîne dans le parc.
- Pour bien faire la police, commence-t-il, il faut être sans passion. Méfiez-vous des haines, écoutez tout et ne vous prononcez jamais sans avoir donné à la raison le temps de revenir. Ne vous laissez pas mener par vos bureaux ; écoutez-les, mais qu'ils vous écoutent et qu'ils suivent vos directives.
Il s'arrête, fait quelques pas seul.
- Traitez bien les hommes de lettres, on les a indisposés contre moi en leur disant que je ne les aimais pas ; on a eu une mauvaise intention en faisant cela ; sans mes préoccupations, je les verrais plus souvent. Ce sont des hommes utiles qu'il faut toujours distinguer, parce qu'ils font honneur à la France...
Est-ce que Savary comprendra ? Fouché l'a déjà berné en brûlant tous les papiers de son ministère, en cachant la correspondance que j'ai eue avec lui. Il faut que Fouché s'éloigne au plus tôt à Paris, qu'il voyage ou qu'il se retire dans sa sénatorerie d'Aix.
- J'ai changé M. Fouché, parce que, au fond, je ne pouvais pas compter sur lui, reprend Napoléon. Il se défendait contre moi lorsque je ne lui commandais rien, et se faisait une considération à mes dépens.
Et puis Fouché incarnait une faction, le parti de la mort du roi.
- Je n'épouse aucun parti que celui de la masse, martèle Napoléon. Ne cherchez donc qu'à réunir. Ma politique est de compléter la fusion. Il faut que je gouverne avec tout le monde sans regarder à ce que chacun fait. On s'est rallié à moi pour jouir en sécurité. On me quitterait demain si tout rentrait en problème.
Il aperçoit Marie-Louise qui, sur le perron, entourée de ses dames, semble l'attendre. Il abandonne Savary, va vers elle d'un pas rapide.
Elle veut jouer au billard.
35.
Il brandit la lettre. Il a envie de pousser un cri. Il s'approche de Méneval, lui donne plusieurs tapes sur l'épaule, puis lui tire l'oreille. Il veut voir immédiatement le grand maréchal du palais, Duroc. Lorsqu'il est seul, il s'approche de la fenêtre, l'ouvre, et cette douceur de la matinée de juin, ces senteurs de la forêt de Saint-Cloud l'émeuvent tout à coup. Il entend Méneval qui rentre accompagné de Duroc, mais il ne peut bouger. Il reste appuyé à la croisée. Il a serré la lettre dans son poing.
Il ne l'a lue qu'une fois, mais il en connaît chaque mot. Ils ont cette douceur qu'avait la voix de Marie Walewska. Elle murmure que son fils est né le 4 mai, dans le château de Walewice. Il porte le nom d'Alexandre Florian Joseph Colonna. Il a la forme du visage de son père, son front, sa bouche, et les cheveux d'un noir de jais. Elle ne demande rien. Elle est heureuse. Elle attend. Elle espère pour son fils Alexandre.
Il voudrait les serrer contre lui, proclamer sa joie, les présenter à tous, même à Marie-Louise. Où serait le mal ? Il y a plusieurs vies dans sa vie, et il peut toutes les vivre, en protégeant ceux qui l'ont aimé, qu'il a aimés. Il se tourne vers Duroc. Il rit. C'est Duroc qui lui a présenté Marie Walewska, c'est lui qui sera le dépositaire du secret.
Il s'approche du grand maréchal du palais.
- Un fils, dit-il d'une voix forte.
Il veut que Duroc prépare l'installation de Marie Walewska et d'Alexandre à Paris. Il dotera son fils mieux qu'il n'a doté le comte Léon, le premier de ses fils. Mais pouvait-il être tout à fait sûr de Louise Éléonore Denuelle de La Plaigne ? Et il en est allé de même avec sa fille Émilie, dont la mère est Mme Pellapra.
- Deux fils, murmure-t-il, et il rit encore.
Dès que Marie sera installée à Paris, dans l'hôtel de la rue de la Victoire, elle sera présentée à la cour comme issue de l'une de ces familles polonaises qui sont toujours les alliées de la France. Le docteur Corvisart veillera sur elle et l'enfant.
Il marche dans le cabinet de travail. Que de vies dans sa vie ! Il se sent mutilé d'avoir ainsi à en dissimuler certaines. Pourquoi ? Il est comme un grand fleuve qui coule dans des paysages différents, qui côtoie des berges douces ou abruptes. Mais il est toujours le fleuve, de la source jusqu'à l'embouchure.
Il sort d'un pas rapide. Si Marie Walewska était à Paris, il lui rendrait visite régulièrement comme à une amie, comme à la mère de son fils. Et en quoi cela changerait-il la vie de Marie-Louise ?
Il veut l'unité de toutes ses vies. Il ne peut vivre comme si son destin était éclaté en morceaux séparés. Il est un.
Il chevauche en compagnie d'un seul aide de camp jusqu'à la Malmaison. Il retrouve avec émotion jusqu'aux parfums de fleurs. Tout est d'un calme mort qui l'inquiète. Il interpelle un valet de pied qui s'affole en le reconnaissant. Il lui prend le bras, le secoue.
- Où est Joséphine ? Elle n'est pas levée ?
Il est impatient de la voir, inquiet.
- Sire, la voilà qui se promène dans le jardin.
Il aperçoit la silhouette blanche dans sa robe légère, les cheveux relevés sur la nuque. Il a envie de la prendre dans ses bras.
Il court vers elle, l'embrasse.
Il a plusieurs vies.
Il les conserve toutes, toujours aux aguets.
Il ordonne, préside aux Conseils des ministres chaque jour.
Où le mènerait-on s'il se laissait conduire ?
Savary, le ministre de la Police, n'a pas l'habileté et la souplesse de Fouché. Il voit partout des complots jacobins. Il les démantèle, mais, même si je suis l'époux d'une Habsbourg, ce n'est pas les ci-devant que je cherche à favoriser. Je suis le fondateur d'une noblesse et d'une dynastie, et non pas le rameau greffé au vieux tronc de l'Ancien Régime. Je prends la sève des arbres séculaires pour faire croître ma branche.
Il convoque Cambacérès.
- Je ne veux, dit-il, d'autres ducs que ceux que j'ai créés ou que je pourrai créer encore, et dont la dotation aura été accordée par moi. Si je fais quelques exceptions à l'égard de l'ancienne noblesse, ces exceptions sont très restreintes et ne s'appliqueront qu'à des noms historiques qu'il est utile de conserver.
Cambacérès m'écoute, mais a-t-il compris ?
- Donner des appuis à la dynastie présente, faire oublier l'ancienne noblesse, voilà le but que je veux atteindre.
Il descend dans le jardin de Trianon. Par ces temps des grosses chaleurs d'été, cette résidence est la plus agréable.
Il se mêle aux jeux de société qu'aime tant Marie-Louise. Elle s'essouffle rapidement, se laisse tomber dans l'un des fauteuils placés à l'ombre des arbres. C'est une jeune femme au corps vigoureux et pourtant elle manque d'énergie. Lors de la réception à l'Hôtel de Ville, fastueuse, avec feux d'artifice, bals, elle a vite paru lasse. Chez Pauline Borghèse, à Neuilly, elle a semblé s'ennuyer alors que la fête était éclatante, que Pauline, dans son parc, avait reconstitué en trompe-l'œil la perspective de Schönbrunn pour lui plaire. Elle a eu la même attitude à l'Opéra ou lors des parades de la Garde.
Peut-être est-elle marquée par cette fête tragique du 1er juillet, à l'ambassade d'Autriche, chez le prince Schwarzenberg ? Le feu a pris et la grande salle de bal construite en charpente et en toiles vernies, décorée de tulle, de taffetas, de guirlandes de fleurs en papier, s'est embrasée d'un seul coup, les milliers de bougies alimentant l'incendie, et les invités se sont piétinés pour fuir par la seule issue que le feu ne barrait pas.
Napoléon n'a eu que le temps de sortir avec Marie-Louise, de la reconduire jusqu'aux Champs-Élysées, puis il est revenu à l'ambassade. C'était comme un champ de bataille, la même odeur de chair brûlée qu'à Wagram, les corps entassés les uns sur les autres, et parmi eux la belle-sœur du prince Schwarzenberg.