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Il s'assied. Marie-Louise bouge, s'impatiente.

- C'est ici la capitale du monde, dit Napoléon à Canova, il faut que vous y restiez.

Il apprécie le mouvement des doigts de Canova, ses réponses sans servilité.

- Pourquoi Votre Majesté ne se réconcilie-t-elle pas avec le pape ? demande Canova.

- Les papes ont toujours empêché que la nation italienne ne se relevât. C'est l'épée qu'il vous faut !

Marie-Louise tousse. Canova parle d'imprudence puisque l'Impératrice est enceinte.

- Vous voyez comme elle est, dit Napoléon. Mais les femmes veulent que tout se passe à leur fantaisie... Moi, je lui dis toujours de se soigner. Et vous, êtes-vous marié ?

Il écoute à peine Canova parler de sa liberté.

- Ah, femmes, femmes..., répète Napoléon.

Marie-Louise l'étonne, comme l'ont surpris, chacune à leur manière, Joséphine et Marie Walewska.

Il voit Hortense qui vient parler de sa mère. Joséphine craint qu'elle ne soit condamnée à l'exil, non pas seulement loin de Paris, mais hors de France.

Il ne le veut pas. Il a plusieurs vies qui devraient se côtoyer, se mêler. Mais Marie-Louise ne peut comprendre ce désir.

- Je dois penser au bonheur de ma femme, dit-il à Hortense. Les choses ne se sont pas arrangées comme je l'espérais. Elle est effarouchée des agréments de votre mère et de l'empire qu'on lui connaît sur mon esprit. Je le sais, à n'en pas douter.

Il s'arrête de marcher. C'est l'automne. Dans le parc du château de Saint-Cloud, les jardiniers entassent ici et là des feuilles mortes. Des fumerolles s'élèvent aux limites de la forêt aux couleurs rousses. Ils ont commencé à brûler les feuilles tombées.

- Dernièrement, reprend-il, je voulus aller me promener avec elle à la Malmaison. J'ignore si elle crut que votre mère y était, mais elle se mit à pleurer et je fus obligé de changer de direction.

Cela me paraît si naturel et si simple de faire se croiser mes différentes vies. Quand donc viendra ce temps où les hommes et les femmes ne seront plus prisonniers de leurs préjugés ?

- Quoi qu'il en soit, continue-t-il, je ne contraindrai l'Impératrice Joséphine en rien. Je me souviendrai toujours du sacrifice qu'elle m'a fait. Si elle veut s'établir à Rome, je l'en nommerai gouvernante. À Bruxelles, elle peut encore y tenir une cour superbe et faire du bien au pays. Près de son fils et de ses petits-enfants, elle serait mieux encore et plus convenablement. Mais...

Il écarte les mains. Il sait bien qu'elle ne veut rien de tout cela !

- Écrivez-lui que, si elle préfère vivre à la Malmaison, je ne m'y opposerai pas.

Rentré au château, il écrit à la hâte quelques lignes à Joséphine.

« Mon opinion était que tu ne peux être l'hiver convenablement qu'à Milan ou à Navarre ; après cela, j'approuve tout ce que tu feras, car je ne veux te gêner en rien.

« Adieu, mon amie ; l'Impératrice est grosse de quatre mois, et nomme Madame de Montesquiou gouvernante des enfants de France. Sois contente et ne te monte pas la tête. Ne doute jamais de mes sentiments.

« Napoléon »

Il garde son affection pour Joséphine, et il est attaché à Marie-Louise, qui l'émeut.

Il la suit dans cette longue galerie du château de Saint-Cloud. Elle a une démarche lourde. Il s'exclame :

- Voyez comme sa taille grossit !

Il avance à ses côtés dans la foule des dignitaires rassemblés dans la chapelle du château de Saint-Cloud. Il voit Marie-Louise qui distribue aux mères des enfants qui vont être baptisés ce dimanche 4 novembre 1810 des médaillons entourés de diamants. Il y a vingt-six enfants, dont Charles-Louis-Napoléon, le fils de Louis et Hortense, et le fils de Berthier - tous enfants de princes et de rois -, qui vont être tenus sur les fonts baptismaux par l'Impératrice et l'Empereur.

Ce fils d'Hortense 1 , ce petit-fils de Joséphine, qui devient le filleul de ma seconde épouse, pour qui j'ai répudié Joséphine !

Et je vais être le père d'un fils né d'une Habsbourg.

Il annonce à la foule des invités la grossesse de Marie-Louise. On l'acclame.

Il dicte une lettre à l'empereur d'Autriche pour lui notifier officiellement la nouvelle.

« J'expédie un de mes écuyers pour porter à Votre Majesté impériale la nouvelle de la grossesse de l'Impératrice sa fille. Elle est avancée de près de cinq mois. L'Impératrice se porte très bien et n'éprouve aucune des incommodités attachées à son état. Connaissant tout l'intérêt que Votre Majesté nous porte, nous savons que cet événement lui sera agréable. Il est impossible d'être plus parfaite que la femme que je lui dois. Aussi je prie Votre Majesté d'être persuadée qu'elle et moi nous lui sommes également attachés. »

Il s'immobilise. Il écoute la plume du secrétaire courir sur le papier.

Méneval lui présente le texte à signer.

Il trace d'un geste vif son nom.

Quel roman que ma vie !

1- Charles-Louis-Napoléon, le futur Napoléon III.

36.

Napoléon arpente en compagnie du grand maréchal du palais les pièces vides aux plafonds hauts. Duroc ouvre les portes dorées à deux battants. Napoléon le rejoint d'un pas vif, lui tire l'oreille.

Le grand maréchal habitait là, dans cette aile des Tuileries dont les croisées donnent sur le Carrousel. Mais c'est ici que vivra mon fils, roi de Rome.

Il convoque les architectes. Tout doit être repeint. On placera une bande matelassée haute de trois pieds le long des murs, afin que l'enfant ne se blesse pas en tombant.

Napoléon s'approche d'une croisée. Le soleil de novembre, froid, illumine les statues dorées de l'arc de triomphe du Carrousel.

C'est moi qui ai fait construire cela. À la gloire de mon armée.

Il imagine le regard de l'enfant qui découvrira le symbole de la grandeur et de la victoire. Le roi de Rome saura, en ouvrant les yeux, qu'il est fils et petit-fils d'empereurs.

Tout en regagnant son cabinet de travail, Napoléon dicte. Il établit la liste du trousseau de l'enfant, des dignitaires qui doivent être convoqués lorsque l'Impératrice aura ses premières douleurs, puis il fixe l'ordonnancement des cérémonies qui suivront la naissance, cent un coups de canon, le défilé des grenadiers de la Garde. Il se tourne vers Duroc qui a murmuré une question, qu'il devine plutôt qu'il n'entend. Vingt et un coups de canon s'il s'agit d'une fille, dit-il à regret. Mais ce sera un fils. Les témoins de la naissance seront Eugène, vice-roi d'Italie, et le grand-duc de Würzburg.

Il entre dans son cabinet de travail. Il veut que tout lui soit soumis, aussi bien les esquisses de Prudhon pour le berceau en vermeil que la liste des médecins qui assisteront l'Impératrice. Tout.

Trois mois, cela suffit à peine pour imaginer, prévoir, convoquer.

Le temps manque toujours, dit-il. 1811, l'année à venir, est sa quarante-deuxième année. Tout ce qu'il a fait jusqu'alors, il le ressent ainsi, n'a été que la préparation de la période de son destin, dans laquelle il s'engage.

Il commence sa vraie vie d'Empereur. Il dispose de la puissance des armes, de l'obéissance des peuples, de l'expérience et encore de la force de la jeunesse.

Il peut chasser des heures durant, hier dans la plaine de Rozoy, aujourd'hui même à la Croix de Saint-Hérem. Et il a débusqué le cerf. Il est le plus rapide des cavaliers.

Et dans le lit de Marie-Louise, ou dans celui de cette brune si vive, la belle-fille du commandant Lebel, adjoint au gouverneur de Saint-Cloud, qui s'est offerte et qu'il a prise quelques nuits, parce qu'on ne refuse pas ce que la vie vous offre, il est plus gaillard que le sous-lieutenant qu'il a été, et qui fut, il s'en souvient, maladroit, timide même, trop brusque et trop pressé.