J.-C.C. : Les Espagnols faisant disparaître les vestiges d'extraordinaires civilisations ne se sont pas rendu compte qu'ils brûlaient des trésors. Et ce sont certains d'entre eux, en particulier ce moine étonnant, Bernardino de Sahagun, qui ont pressenti qu'il y avait là quelque chose à ne pas détruire, une partie essentielle de ce que nous appelons aujourd'hui notre héritage.
U.E. : Les jésuites qui allaient en Chine étaient des gens cultivés. Cortés ou surtout Pizarre étaient des bouchers animés par un projet culturicide. Les franciscains qui les accompagnaient considéraient les indigènes comme des bêtes sauvages.
J.-C.C. : Pas tous, heureusement. Pas Sahagun, ni Las Casas, ni Durán. Tout ce que nous savons sur la vie des Indiens avant la conquête, nous le leur devons. Et ils ont pris souvent des risques considérables.
U.E. : Sahagun était franciscain, mais Las Casas et Durán étaient dominicains. C'est curieux comme les clichés peuvent être faux. Les dominicains étaient les gens de l'inquisition, tandis que les franciscains étaient les champions de la douceur. Et voilà qu'en Amérique latine, comme dans un western, les franciscains ont joué le rôle des bad guys, les dominicains parfois celui des good guys.
J.-P. de T. : Pourquoi les Espagnols ont-ils détruit certains édifices précolombiens et en ont-ils épargné d'autres ?
J.-C.C. : Parfois ils ne les ont pas vus, tout simplement. C'est le cas de la plupart des grandes cités mayas, alors abandonnées depuis plusieurs siècles et recouvertes par la jungle. Et aussi de Teotihuacán, plus au nord. La ville était déjà déserte au moment où les Aztèques sont arrivés dans la région, vers le XIIIe siècle. Cette obsession d'effacer toutes les traces écrites dit assez combien, pour l'envahisseur, un peuple sans écriture est à jamais un peuple maudit. On a découvert récemment en Bulgarie des objets d'orfèvrerie dans des tombes datées du deuxième et du troisième millénaire avant notre ère. Or les Thraces, comme les Gaulois, n'ont pas laissé d'écriture. Et les peuples sans écriture, ceux qui ne se sont pas nommés, ceux qui ne se sont pas racontés (même faussement), n'ont pas d'existence, même si leurs pièces d'orfèvrerie sont magnifiques, raffinées. Si vous voulez qu'on se souvienne de vous, il faut écrire. Ecrire et faire en sorte que vos écrits ne disparaissent pas dans quelque brasier. Je me demande parfois ce que les nazis avaient en tête lorsqu'ils brûlaient des livres juifs. Imaginaient-ils les faire disparaître tous, jusqu'au dernier ? N'est-ce pas une entreprise aussi criminelle qu'utopique ? N'était-ce pas plutôt une opération symbolique ?
A notre époque, sous nos yeux, d'autres manipulations ne laissent pas de me surprendre et de m'indigner. Comme j'ai l'occasion de me rendre souvent en Iran, il m'est arrivé de proposer à une agence connue d'emmener une petite équipe pour filmer le pays aujourd'hui, tel que je le connais. Le directeur de l'agence me reçoit et commence par me livrer son point de vue sur un pays qu'il ne connaît pas. Il me dit très exactement ce que je dois filmer. C'est donc lui qui décide des images que je dois rapporter d'un pays où il n'est jamais allé : des fanatiques qui se frappent la poitrine, par exemple, des drogués, des prostituées et ainsi de suite. Le projet ne s'est pas fait, inutile de le dire.
Nous voyons chaque jour à quel point l'image peut être trompeuse. Il s'agit de falsifications subtiles, d'autant plus difficiles à discerner qu'elles se présentent comme des « images », c'est-à-dire comme des documents. Et finalement, qu'on le croie ou non, rien n'est plus facile à travestir que la vérité.
Je me souviens, sur une chaîne de télévision, d'un documentaire sur Kaboul, une ville que je connais. Tous les plans étaient filmés en contre-plongée. On ne voyait que le sommet des maisons déchirées par la guerre et jamais les rues, les passants, les commerces. Venaient s'ajouter à cela les interviews de gens qui tous, unanimement, parlaient de l'état lamentable du pays. Et la seule illustration sonore, durant tout le documentaire, était un bruit de vent sinistre, de ceux qu'on entend dans les déserts de cinéma, mais monté en boucle. Il avait donc été choisi dans une sonothèque et ajouté à dessein, un peu partout. Le même bruit de vent, comme pouvait le reconnaître cette fois une « oreille exercée ». Alors même que les vêtements très légers que portaient les personnages filmés ne bougeaient absolument pas. Ce reportage était un pur mensonge. Un de plus.
U.E. : Lev Koulechov avait déjà montré de quelle manière les images se contaminent les unes les autres et comment il est possible de leur faire dire des choses très différentes. Le même visage d'un homme montré une première fois juste après la vision d'une assiette garnie de nourriture, puis une deuxième fois juste après qu'on a exposé un objet parfaitement dégoûtant, ne produira pas la même impression sur le spectateur. Dans le premier cas, le visage de l'homme exprime la convoitise, dans le second cas le dégoût.
J.-C.C. : Le regard finit par voir ce que les images veulent suggérer. Dans Rosemary's Baby de Polanski, beaucoup de gens ont vu le bébé monstrueux à la fin, car il est décrit par les personnages qui se penchent sur son berceau. Mais Polanski ne l'a jamais filmé.
U.E. : Et beaucoup de gens, probablement, ont vu le contenu de la fameuse boîte orientale dans Belle de jour.
J.-C.C. : Naturellement. Lorsqu'on demandait à Buñuel ce qu'il y avait là-dedans, il répondait : « Une photographie de Monsieur Carrière. C'est pour ça que les filles sont horrifiées. » Un jour un inconnu m'appelle chez moi, toujours à propos du film, et me demande si j'ai déjà vécu au Laos. Je n'y avais pas mis les pieds, je le dis. Même question pour Buñuel et pareille dénégation. L'homme, au téléphone, est étonné. Pour lui, la fameuse boîte lui fait absolument songer à une ancienne coutume laotienne. Je lui demande alors s'il sait ce qu'il y a dans la boîte. Il me dit : « Evidemment ! — Je vous en prie, lui dis-je alors, apprenez-le-moi ! » Il m'explique que la coutume en question consistait, pour les femmes, à s'attacher de gros scarabées avec des chaînes en argent sur le clitoris pendant l'acte d'amour, le mouvement des pattes leur permettant de jouir plus lentement et délicatement. Je tombe un peu des nues et lui dis que nous n'avons jamais songé à enfermer un scarabée dans la boîte de Belle de jour. L'homme raccroche. Et je ressens aussitôt une terrible déception à l'idée même de savoir ! J'avais perdu la saveur douce-amère du mystère.
Tout cela pour dire que l'image, où nous voyons souvent autre chose que ce qu'elle montre, peut mentir d'une manière encore plus subtile que le langage écrit, ou que la parole. Si nous devons garder une certaine intégrité de notre mémoire visuelle, il faut absolument apprendre aux générations futures à regarder les images. C'est même une priorité.
U.E. : Il existe une autre forme de censure dont nous sommes désormais passibles. Nous pouvons conserver tous les livres du monde, tous les supports numériques, toutes les archives, mais s'il y a une crise de civilisation qui fait que tous les langages que nous avons choisis pour conserver cette immense culture sont devenus tout d'un coup intraduisibles, alors cet héritage est irrémédiablement perdu.