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J.-C.C. : C'est arrivé avec l'écriture hiéroglyphique. A partir de l'édit de Théodose Ier, en 380, la religion chrétienne est devenue religion d'Etat, unique et obligatoire dans tout l'Empire. Les temples égyptiens, entre autres, ont été fermés. Les prêtres, qui étaient les connaisseurs, les dépositaires de cette écriture, se voyaient désormais dans l'impossibilité de transmettre leur savoir. Ils devaient enterrer leurs dieux, avec qui ils vivaient depuis des millénaires. Et avec leurs dieux, les objets du culte et le langage même. Une génération suffit pour que tout disparaisse. Et peut-être à jamais.

U.E. : Il a fallu quatorze siècles pour redécouvrir la clé de ce langage.

J.-P. de T. : Revenons un moment sur la censure par le feu. Ceux qui brûlaient les bibliothèques de l'Antiquité croyaient peut-être avoir détruit toute trace des manuscrits qu'elles abritaient. Mais après l'invention de l'imprimerie, la chose est désormais impossible. Brûler un, deux, voire cent exemplaires d'un livre imprimé ne signifie pas qu'on fasse disparaître le livre pour autant. D'autres exemplaires se trouveront peut-être encore dispersés dans un très grand nombre de bibliothèques privées et publiques. A quoi servent alors les bûchers modernes comme tous ceux que les nazis ont allumés ?

U.E. : Le censeur sait très bien qu'il ne fait pas disparaître tous les exemplaires du livre proscrit. Mais c'est une façon de s'ériger en démiurge capable de consumer le monde, et toute une conception du monde, dans le feu. L'alibi c'est bien de régénérer, de purifier une culture que certains écrits ont gangrenée. Ce n'est pas un hasard si les nazis parlaient d'« art dégénéré ». L'autodafé est comme une sorte de médication.

J.-C.C. : Cette image de publication, diffusion, conservation et destruction est assez bien illustrée en Inde à travers la figure du dieu Shiva. Inscrit dans un cercle de feu, une de ses quatre mains tient le tambour au rythme duquel le monde a été créé, l'autre le feu qui va détruire tout l'ouvrage de la création. Les deux mains sont au même niveau.

U.E. : Nous ne sommes pas éloignés de la vision d'Héraclite et de celle des stoïciens. Tout naît par le feu et le feu détruit tout afin que tout soit à nouveau promis à l'être. C'est dans ce sens qu'on a toujours préféré brûler les hérétiques plutôt que de leur couper la tête, ce qui eût été plus simple et moins onéreux. C'est un message adressé à ceux qui partagent les mêmes idées ou possèdent les mêmes livres.

J.-C.C. : Prenons le cas de Goebbels, probablement le seul intellectuel parmi les nazis qui soit également bibliophile. Vous aviez raison en rappelant que ceux qui brûlent les livres savent très bien ce qu'ils font. Il faut estimer la dangerosité d'un écrit pour vouloir le faire disparaître. En même temps, le censeur n'est pas fou. Ce n'est pas en brûlant quelques exemplaires du livre mis à l'index qu'il le fera disparaître. Il le sait parfaitement. Mais le geste reste hautement symbolique. Et surtout, il dit aux autres : vous avez le droit de brûler ce livre, n'hésitez pas, c'est une bonne action.

J.-P. de T. : C'est comme brûler le drapeau des Etats-Unis à Téhéran ou ailleurs…

J.-C.C. : Bien entendu. Un seul drapeau brûlé suffit pour faire connaître la détermination d'un mouvement, sinon d'un peuple. Et pourtant, comme nous l'avons vu maintes fois déjà, le feu ne parvient jamais à tout réduire au silence. Même parmi les Espagnols qui se sont employés à éradiquer toute trace de plusieurs cultures, certains moines tentaient de sauver quelques spécimens. Bernardino de Sahagun, déjà cité – mais nous ne le citerons jamais assez –, faisait recopier par des Aztèques, parfois en cachette, des livres qui étaient par ailleurs jetés au feu. Et il demandait à des peintres indigènes de les illustrer. En revanche, ce malheureux n'a jamais vu de son vivant son œuvre publiée, tout simplement parce que le pouvoir, un jour, a ordonné de saisir ses écrits. Homme naïf, il a même proposé de livrer aussi ses brouillons. Heureusement, cela ne s'est pas fait. C'est à partir de ces brouillons, pour l'essentiel, que, deux siècles plus tard, a été publié presque tout ce que nous savons des Aztèques.

U.E. : Les Espagnols ont pris le temps pour détruire les vestiges d'une civilisation. Mais le nazisme, lui, n'a duré que douze ans !

J.-C.C. : Et Napoléon onze ans. Et Bush huit, pour le moment. Même si nous ne pouvons pas comparer, je l'entends bien. Je me suis une fois « amusé », je l'ai dit, à prendre vingt ans de l'histoire du XXsiècle, de 1933, arrivée d'Hitler au pouvoir, à 1953, qui marque la mort de Staline. Imaginez tout ce qui s'est passé durant ces vingt années. Seconde Guerre mondiale avec, en satellites, comme si le conflit généralisé ne suffisait pas, des tas de guerres secondaires, avant, pendant et après : guerre d'Espagne, guerre d'Ethiopie, guerre de Corée et je vais sûrement en oublier quelques-unes. C'est le retour de Shiva. Je vous ai parlé de deux mains sur quatre. Tout ce qui est né sera détruit. Mais la troisième main fait le geste de abaya, qui veut dire : « Pas de peur », car – quatrième main – « grâce à la force de mon esprit, j'ai déjà décollé un de mes pieds du sol ». C'est une des images les plus complexes que l'humanité nous ait données à interpréter. Si vous la comparez à celle du Christ sur sa croix, qui est l'image d'un agonisant devant laquelle notre culture s'est prosternée, cette dernière paraît très simple. C'est peut-être paradoxalement ce qui a fait sa force.

U.E. : Je reviens au nazisme. Il y a quelque chose de curieux dans sa croisade contre les livres. L'inspirateur de la politique culturelle du nazisme était Goebbels, qui maîtrisait parfaitement les nouveaux outils de l'information et a eu l'idée que la radio allait devenir le vecteur par excellence de toute communication. Combattre la communication des livres par la communication des médias… Prophétique.

J.-C.C. : Comment passe-t-on des livres brûlés par les nazis au Petit Livre rouge de Mao et à cette ferveur qui a soulevé, pendant quelques années, un peuple d'un milliard d'êtres humains ?

U.E. : L'idée de génie de Mao a été d'abord d'avoir fait du Petit Livre rouge un étendard qu'il suffisait de brandir. Pas nécessaire de le lire. Ou mieux, puisqu'il savait que les textes sacrés ne sont pas lus de la première à la dernière page, il a proposé des extraits désordonnés, des aphorismes qu'on pouvait apprendre par cœur et réciter comme des mantras ou des litanies.

J.-C.C. : Mais comment en est-on arrivé là, à cette obsession apparemment stupide de tout un peuple qui brandit un livre rouge ? Pourquoi ce régime marxiste, collectiviste, met-il le livre au-dessus de tout ?

U.E. : Nous n'avons rien su, très précisément, de la Révolution culturelle et de la manière dont les masses ont été manipulées. J'ai participé en 1971 à un volume collectif sur les bandes dessinées chinoises. Un journaliste qui était en Chine avait commencé à recueillir tout un matériau sur lequel nous ne savions rien. Il s'agissait de bandes dessinées qui imitaient le style anglais, mais aussi des romans-photos. Ces œuvres qui datent de la Révolution culturelle ne laissent nullement supposer ce qui se passait alors en Chine. Au contraire, elles étaient pacifistes, s'opposant à toute forme de violence, favorables à la tolérance et à la compréhension mutuelle. La même chose s'est passée avec le Petit Livre rouge, qui apparaissait donc comme un symbole non violent. Naturellement, on ne disait pas que la glorification de CE petit livre impliquait la disparition de tous les autres.